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29/07/2010

252. quelques noires


J’achetai un manuel de conversation franco-anglaise, à l’usage des débutants. Je me mis au travail. Consciencieusement je copiai, pour les apprendre par cœur, les phrases tirées de mon manuel. En les relisant attentivement, j’appris donc, non pas l’anglais, mais des vérités surprenantes: qu’il y a sept jours dans la semaine, par exemple, ce que je savais d’ailleurs; ou bien que le plancher est en bas, le plafond en haut […]. A mon grand émerveillement, Mme Smith faisait connaître à son mari qu’ils avaient plusieurs enfants, qu’ils habitaient dans les environs de Londres, que leur nom était Smith, que M. Smith était employé de bureau […]. Je me disais bien que M. Smith devait être un peu au courant de tout ceci; mais, sait-on jamais, il y a des gens tellement distraits…


Ionesco, notes et contre-notes

253. one more time


Illustration. Un livre ouvert à la page quarante-et-une dans un cendrier. Dans le cendrier quelques cendres de la clope qui se trouve quasiment entière dans la poubelle avec le paquet que j’ai jeté de rage. Un reste d’assiette aussi, de l’engueulade d’hier soir quand tu m’as dis……… les autres morceaux de l’assiette est toujours sur la table, à côté une tasse à café de ce matin, levé après une nuit blanche sans rêve. Café à peine consommé, froid, glacé à l’image de ma sueur. La machine à café posée sur le haut du frigo. Je ne suis pas éternel. Je m’attends à l’électrocution quand mon regard remonte le long du câble dénudé, résultat d’une crise de nerf trop importante, je cherchais à quoi me rattacher, c’était le fil de la machine, faisant dégouliner l’eau, glisser l’assiette, je l’ai ramassée, j’ai posé quelques morceaux sur la table, j’ai tenté de fumer, tu m’as énervé, j’ai voulu continuer de vivre plutôt que de te donner la satisfaction de mourir salope. Puis je me suis assis sur le lit, j’ai pété un ressort qui a bondi dans l’ampoule, elle s’est brisée en mille éclat sur le sol, au milieu des livres, sur mon oreiller. Le sang a maculé une bonne partie de la pièce, j’ai voulu me lever dans la nuit pour éponger, l’éponge était dégueulasse, j’ai couru à la salle de bain prendre une serviette, j’ai glissé en évitant le verre, j’ai cogné le porte-serviette, de rage j’ai explosé le lavabo, en tentant de me calmer je me suis assis sur la lunette des toilettes qui m’a précipité dans la cuvette bien plus profondément qu’à l’accoutumée. Je me suis lavé le cul, le corps plein de sang et tout ce qui suivait dans la douche, l’eau s’est retrouvée coupée car je n’avais pas payé la facture, sans eau chaude j’ai continué à me rincer avec ce mince filet qui coulait. J’ai retrouvé une sorte de réconfort, quand j’ai voulu changer de vêtements, la porte me resta dans les mains, j’avais oublié aussi de changer cette foutue porte qui ne marchait jamais. J’ai déplacé mon matelas au milieu de la pièce, matelas qui se retrouva éventré au petit matin lors du terrible constat de la veille: je l’avais posé sur le verre de l’ampoule, et comme un ressort du lit manquait… Mais j’avais posé la porte en travers du lit pour ne pas qu’elle me fasse chier. Innocemment je suis parti me laver une nouvelle fois pendant que mon café refroidissait, j’avais de nouveau plein de sang de partout car un bout de verre s’était coincé dans mes draps. Je suis sorti de la douche, le mince filet d’eau avait suffi à me rincer mais aussi tremper le sol. J’ai glissé, je me suis cogné la tête fortement contre le miroir du lavabo cassé, j’ai voulu me rattraper sur le porte-serviette qui, déjà cassé, transperça ma main. Je n’avais plus de quoi faire un bandage alors un vieux t-shirt allait faire l’affaire, j’ai tenté d’ouvrir la porte du placard un peu à l’aveuglette malgré moi, je me suis étalé de tout mon saoul dans le placard, une étagère a dû me casser une côte au passage j’avais un mal de chien partout. Au final je me suis pris les pieds dans le matelas qui était toujours par terre, j’ai donné un coup de pied dedans pour me venger et c’est la porte qui tomba sur le mien, de pied. J’ai hurlé de plus belle, j’ai foutu la main sur le débris d’assiette sur la table hurlant encore. Mon café était trop froid, j’ai voulu en faire un autre, je me suis électrocuté car je ne voyais plus grand-chose et que je ne contrôlais plus rien. J’ai sauté par la fenêtre, je suis tombé d’un étage sur ma voisine qui par hasard se faisait livrer des barrières métalliques d’un style plus que douteux abrégeant ainsi ma vie.
Je sais maintenant que tout a un sens: je n’habiterai plus jamais dans un studio mal conçu. Qu’on me donne une chambre dans mon paradis, je l’examinerai avec soin. Et si un connard d’ange vient me dire que t’es dans le coin, toi, je lui dirai……….

254. il était une fois les grandes villes


Si je travaille dur à me briser les reins pour elle c’est à cause du déclin de mon empire. Ma petite personne importe aussi, car elle dépend de moi. Quand je vais bien elle a ce sourire formidable qui inonde son visage. Alors je me crispe dans une posture étrange, cachant le vrai du faux, je vais bien, je m’en convainc moi-même tu sais. J’ai réussi d’ailleurs à m’en convaincre suffisamment pour échapper à cette terrible noirceur pendant des années. Je ne perdais le cap que dans des moments intimes, ces moments solitaires qui prennent subitement sans prévenir. J’ai trop jugé les personnes.
A un moment je ne voyais plus qu’elle, aujourd’hui encore, je l’imaginais dans la voiture de devant, un van noir au vitre teinté qui portait le numéro de l’Essonne fièrement. Je l’imaginais à l’arrière, droite comme un i. Passé le grand virage, la voiture bifurqua. Je me souviens avoir ralenti, je voulais savoir si elle était dedans. Mes mains de travailleurs se sont crispés un peu plus sur le levier de vitesse de ma propre bagnole, mes ongles s’enfonçant de peur dans le cuir de l’automobile. Mais en fait elle avait disparue de la surface de la terre depuis longtemps. Pire encore, elle n’avait jamais existée. Je l’avais rêvé, je l’avais fantasmé. Je l’avais trop aimé. J’étais devenu le Patrick Dewaere de la farce.
J’ai commencé, plutôt recommencé, à vivre. J’ai travaillé dur, pour elle. Partout je l’imaginais, je lui parlais, je lui adressais des lettres que je ne postais jamais tel une chanson. Je me forçais à aller bien, puis un beau jour, ou était-ce une nuit, on m’annonça enfin que j’allais être débarrassé de ce fardeau bien trop indigeste. C’est un cancer, qu’il m’avait dit l’autre, dans sa tenue blanche bien trop grande pour lui et ses lunettes qui cachait la plus jolie face de son visage. Je lui ai demandé quelle était la mauvaise nouvelle, il n’a pas toussé, n’a pas ri, a simplement repris sur le même ton monocorde la même phrase stéréophonique: c’est un cancer.
Le charabia qu’il employa ensuite me voulait foutu, battu d’avance. Mort-1 Moi-0.
J’ai allumé une clope, en plein milieu du service cardiologie de cet hôpital toulousain. Je n’avais pas fumé depuis longtemps, je m’étais acheté un paquet pour l’occasion. Au final la première bouffée est étouffante, toujours. C’est la dernière que l’on apprécie le plus, qui redonne envie de s’en griller une autre de suite. Maintenant que je sais que le monde entier va disparaître, je tenais quand même à te prévenir que je t’ai aimé, pendant des années. Je t’ai aimé plus qu’il n’en fallait. Mais toi aussi, en tant que souvenir tu vas mourir ainsi que cette lettre qui s’effacera un jour. Plus rien n’est éternel, encore moins le temps qu’il nous reste.

26/07/2010

255. l'usage du monde je crois


Le temps de quelques cigarettes,

ils allaient faire gémir leurs cordes

pour le simple plaisir de se mettre
l’âme à l’envers.

256. in your dreams


Je me souviens de la lueur ridicule d'une bougie, ce petit moment d'intimité avec toi. Je voyais les flammes danser sur ton visage, sur ta barbe, tu ressemblais à un démon qui désirait me bouffer tout cru. Tu me dessinais, je voyais les courbes de mes seins prendre naissance sur le papier jaunie, mes hanches honteuses, mes bras squelettiques, dieu que je suis moche!

Mais toi tu semblais rire d'un rien, me faisant ridicule, bien plus que je ne l'étais déjà. Tu es méchant, tu es un diable pire encore que tous ceux que j'ai rencontré. Je t'ai etouffé entre mes cuisses par la suite, je t'ai noyé dans mon sang, j'ai craché sur ton cadavre.
Je suis sorti dans la rosée du matin, j'étais nue, ton sang était mon habit, ta peau sur la mienne. J'avais tué l'Homme fièrement.

257. une histoire française


C'est au fin fond de la France que ça se passe mais ça pourrait se passer dans n'importe quelle ville. Autant ne pas la nommer, c'est illusoire, ça n'existe pas. Il y avait donc une route, un restaurant type restauration rapide / menu ouvrier, ce genre de truc qui ne paye jamais de mine mais plutôt sympa pour traîner en écoutant les autres déblatérer leur vie.

J'appréciais ce genre de grisaille, le temps qui vire à l'orage prochainement, la brume recouvrant les toits, les toits n'existent plus.

La première fois que j'ai chié ici je me suis lavé les mains quatre fois de suite tant je me sentais sale. Les mouches volent, elles ont élu demeure ici, elles viennent t'emmerder jusque dans ton assiette ou copuler sur ta main. Vers le bar ce sont des histoires interminables qui traînent entre le demi, le pastis, la gnole du patron. Le regard de celui-ci, un peu gentillet sur les bords du genre à habiter encore chez maman. Même le dehors a un peu de cette âmee, c'est tout le coin qui semble ainsi. A la limite du cas social.

Dans la rue, le tabac-presse titre depuis un mois les destins tragiques, histoire d'une haine trône en gros plan par-dessus la photo de deux femmes. Des fois le serveur sort s'en griller une, des fois c'est moi qui vient à lui le déranger dans ce moment précieux. Deux paquets de Benson svp. Merci. Bonne journée. Aujourd'hui il y avait cet instant étrange, à la limite du merveilleux. Cette vieille dame sur son scooter, s'arrêtant en pleine circulation pour consulter la carte, quelques filets de pêche à ses pieds, son casque ne lui allait pas, sur le côté un technicien d'EDF qui vérifiait les compteurs en laissant tiédir sa bière à l'intérieur. Moi j'étais assis sur le côté, à fumer encore plus qu'a l'accoutumée, c'est dire si je fumais. Quelques noire magnifiques passaient en bagnole, de vieilles rengaines marseillaises en tête, je n'étais pas prêt à les revoir.
Puis on sonna à la porte d'à côté, l'autre, cette vieille dame usée aux mains défaites, la retraite bien sonnée qui cherche à faire tourner la boutique. Son regard se perd quelque part sur le bitume. Elle a perdu ses rêves, il ne lui reste plus rien que le travail. Son pauvre mari est mort. Il ne lui reste plus que le travail.

Ca colle quelque part aux tripes, c'est une histoire en France où les bonhommes se racontent les dimanches d'ennui autour d'un godet, on parie sur tout ce qui bouge, ça rit, ça boit, ça picole. Un monde délicieux de simplicité.

23/07/2010

258. je suis une poire


"Le monde meurt de l’envie de naître. Notre société s’est épuisée à réaliser les rêves du passé. Quand les Américains sont allés sur la lune, on a gueulé que c’est une nouvelle époque qui commence. Mais non: c’était une époque qui finissait. On a œuvré à réaliser Jules Vernes: le dix-neuvième siècle… Le vingtième siècle n’a pas préparé le vingt et unième: il s’est épuisé à satisfaire le dix-neuvième. Le pétrole comme sine qua non d’une civilisation: tu te rends compte? Toutes nos sources d’énergie sont chez les autres… C’est l’épuisement…"

au-delà de cette limite votre ticket n'est plus valide monsieur Gary!

21/07/2010

259. if you want?


Entre les mots il y'avait aussi Baricco, accoudé à un comptoir, se disant que ce serait bien d'écrire un roman. Jules Vernes était un cuistre avec les hommes mais niquait tout ce qui bougeait avec le pouvoir des conjugaisons. Chateaubriand brillait en société, Verlaine était rongé de l'intérieur. D'autres picolaient à mort quand Poe subissait ses hallucinations mais après tout Van Gogh en peinture était fou et Ferré en chanson clignait des yeux de penser trop vite.

être normal en art n'existe pas, Bacon se déchirait en narcissisme, Ravel s'agitait sur des bancs de messe au son des orgues, Beethoven était sourdement intelligent, Ionesco subissait les psychoses de ce qu'il écrivait, Saint-Exupéry touchait le magnifique, Gary l'impuissant, Schwitters le tyrannique, Dali le prétentieux qui changeait la merde en or!

Et puis il y a toi qui étais au centre de tout ça que j'ai croisé ce matin à 8h27 sur le boulevard des Tallards. Tu a traversé en dehors des clous, magnifique ange à la robe envolée, fraîche jeune femme au regard de braise. Tu venais d'acheter des croissants, quelques viennoiseries du petit jour. C'est ce jour-là que j'ai compris que tous ces artistes ne pouvaient pas faire le poids face à toi.

260. recette d'amour


j'épluche tes feuilles je te lave de toutes tes tâches.
J'enlève les mauvais morceaux - les plus pervertis

Je te coupe en morceaux - je te cisèle - je t'éminces

Je mets du beurre dans une poele

Je place le plus gros morceaux dans le beurre fondu

Bien retourner pour que ça cuise des deux côtés

il faut que ce soit rose à l'intérieur, grillé à l'extérieur

ajouter la sauce - un peu de sentiments mélangés aux larmes

faire réduire la sauce avec votre ingrédient principal

bien secouer dans tous les sens pour que ce soit réparti de partout

ajouter vos derniers ingrédients - sel, poivre

Servez avec un peu de panache, une feuille de salade, un quartier de tomates

C'est prêt, bon ap'

20/07/2010

261. ah ah ah


je souffre d'un sérieux dérèglement de mes étagères à mégots!