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08/10/2011

79. Mathilde



Mathilde ne supporte plus cette petite musique de mort qui monte du fond de la salle pour se frayer un chemin entre les invités afin de résonner dans ses oreilles. Parfois elle crée un larsen, car le son est trop fort, ou alors il s’agit tout simplement de mauvaises notes, ou pire encore, elle devient allergique aux morceaux de rock qui remonte bien avant les années soixante. La voici, triste figure pathétique, dans une situation complexe, elle est seule dans une grande fête remplie d’inconnus et Jean n’est plus là. Le monde qu’elle côtoie n’est pas le sien, elle ne connaît pas ses visages, encore moins les serveurs à l’allure de m’as-tu-vu qui semblent partout à la fois. Les ordres émanent d’un grand chef invisible, chaque fourmi de ce terrier savent ce qu’ils ont à faire. En un sens c’est parfait. Réglé jusqu’au détail insignifiant, par exemple, l’un de ses affreux pingouins repose avec précaution une fourchette sur la table au millimètre près. Un autre encore repasse au vinaigre blanc une pièce en métal dont elle ne connaît pas l’usage. Les invités vaquent consciencieusement dans ce petit palace aux dimensions exorbitantes, certains s’arrêtent devant quelques peintures ornant les murs. Toutes représentent la mer, il n’y en a qu’une, cachée dans un endroit secret, tel un Dorian Gray, le grand maître le cache des yeux de son public, car personne ne peut le comprendre. C’est une grande dalle noire, un noir brillant. Il y a juste une trace rouge sombre sur la partie supérieure. Mathilde n’en sait pas plus.
Tout semble faux dans cette grande réception digne de la splendeur des Amberson. Le quatuor qui s’agite dans la salle de concerto est bien trop classique, une bibliothèque quelque part avec les plus grands romans français et anglais dans des vieilles éditions (jamais ouverts, jamais lus), la peinture comme une part de soi, le mobilier digne d’un décor à la Marie-Antoinette, des servants d’une époque révolue, des invités de la haute-société, déconnectés de la réalité, l’œil jugeant la soirée dans les moindres faits. Ils semblent tous déconnectés de la réalité, ces hommes, pense-t-elle, ne connaissent plus rien à la rue. À présent elle s’appuie contre un pan de mur incrusté de dorures, elle ne touche plus à rien, elle a peur de se contaminer. Ses cheveux légèrement bouclés jurent avec les permanentes de ces dames-là, un éclair roux passe dans ses cheveux châtains, ses bras nus sont croisés au niveau de sa poitrine qu’elle juge trop petite, ses yeux bleus fixent un point invisible à deux mètres au moins devant elle, elle impressionne beaucoup jusqu’à son allure, cette longue robe tout plissée qu’on lui a cousue, ces quelques paillettes jetées de ci de là, ce naturel qu’elle a dans la beauté, et quand on s’approche d’elle et qu’on lui demande en anglais d’où elle tire une si époustouflante beauté naturelle, elle répond: « sorry, i’m french, i don’t understand. » bien qu’elle comprenne très bien. La mélancolie remplace ce si joli sourire, elle a retiré ce soulier de cuir contraignant pour tracer du pied un quart de cercle imaginaire à même le parquet lustré, c’est la limite pour les autres qui semble prévenir: n’envahissez pas mon monde. Ça fonctionne, tour à tour, les invités fuient son entourage, à l’aide aussi du quatuor de musiciens qui demandent l’attention du public. Elle sourcille légèrement, tant mieux, la voilà presque seule, hormis cet homme ivre mort sous l’escalier qu’on cache de peur de choquer, sa femme lui tient la main, pleure, elle chuchote tout bas qu’il lui fait honte. Shame on you. Au moins c’est dit. Vient encore le passage incessants des employés de la salle de réception à la cuisine. Sinon c’est tout, pas un regard sur elle, sur cette larme de cristal qui vient de perler du coin de son oreille. Elle descend au ralenti le long de sa joue, elle vient se perdre sur le coin droit de son menton, elle tombe sur le sol, flip, flop. D’autres ont suivies. Celui qui lui ouvre la porte ne daigne même pas poser ses yeux sur cette créature hybride qu’il croit riche. Il souhaite la bonne soirée, les yeux immobiles sur le mur qui lui fait face. Mademoiselle sort, dans un repli secret, cachette maternelle de ladite robe, elle plonge la main. Elle en sort un étui à cigarettes puis un briquet. Elle en tire une cigarette, elle replace l’étui à sa place. Elle s’allume la cigarette en fermant les yeux, elle inspire une bonne bouffée de tabac, elle rouvre ensuite les yeux, non, miraculeusement elle ne s’est pas transporté dans un autre endroit du globe. La grande demeure est dans son dos, sombre, austère, éclairée par des néons, la façade fait office de vieille citadelle perdue dans une jungle hostile. L’escalier qu’elle descend est en forme de U, elle retire ses chaussures sur la dernière marche, ses pieds nus résonnent à chaque pas en remuant ainsi dans les graviers. Elle craint d’être repérée, mais repérée par qui? Par quoi? La voici maintenant traversant les ombres, elle frôle l’écorce d’un arbre, mais où est-elle bon sang? Elle s’enfonce entres les plantes exotiques, elle contourne une grande serre, maintenant elle sait qu’elle a trop dérivé sur la gauche, elle sait qu’elle doit longer la serre de tout son long, ses pas la ramène sur un autre chemin de petits cailloux blancs cette fois, ce chemin la dépose tout contre une grille en fer forgé qui, faute des temps modernes, peut difficilement cacher le digicode qui luit en bleu clair. Elle prend la première à droite après la grille, elle s’élance sur une grande route vide de tout fantôme, Mathilde n’a peur de rien, la grande route est entourée de haies qui font le double de sa taille, derrière ses haies se trouvent des forêts entières. Deux cents mètres plus loin, elle se retourne pour s’apercevoir que la clarté qui éclaire encore sa route est celle de la réception qu’elle vient de quitter. Trois cents mètres plus loin elle reproduit le même geste, c’est une nuit sans lune, c’est une nuit sans lui aussi. Elle ne sait pas où elle marche. Ni vers où. Simplement marcher, c’est tout.

Le lendemain matin le froid et l’humidité d’abord la réveille. Vient ensuite quelques éclats de lumières, en fait il s’agit des rayons du soleil qui se réverbère dans les gouttes d’eaux en suspension sur les feuilles d’un arbre au creux duquel elle s’est endormie. Elle s’étire l’âme encore dans les brumes de son esprit, ses yeux parcours une sorte de clairière, une biche la scrute dans un coin de ce grand tableau, elle ne tardera pas à fuir, scène étrange. Elle ne retrouvera pas ses chaussures, c’est pied nue que Mathilde rentre, nous sommes lundi, c’est un début de semaine triste, l’air se radoucit, l’hiver sans doute se prépare, ou bien c’est l’hiver qui termine… elle paraît avoir vécue dans un cocon cent années durant, alors elle (re)découvre le monde à sa manière. Le temps se radoucit, certes. Elle soulève un peu sa robe afin de ne plus l’abîmer d’avantage, mais c’est foutu, elle est déchirée sur une bonne partie. Elle regagne d’un bond la route, le bitume est froid, elle fait du stop sur le côté droit, une voiture passe, elle se rend compte qu’elle est du mauvais côté. Elle traverse à nouveau la route en pestant, salauds d’anglais. Un petit vieux dans une voiture minuscule vient. Il ne demande rien, il ne lui parle pas. Jusqu’à ce qu’elle soit arrivée à bon port. Une maison qui semble jetée dans la campagne, en plein milieu, à une dizaine de kilomètres de Londres. Le nom du village est imprononçable, ça sent le mouton, elle aime bien cette ambiance un peu brumeuse, un peu campagnarde, mais pas la maison, bien trop sombre.

À l’intérieur, elle jette une lettre sur le piano.
Mathilde ramasse quelques pièces, quelques affaires jetées dans un sac. Elle déteste par-dessus tout le silence qu’elle louait autrefois, elle hait le bruit du bois qui travaille, la pendule semble souffrir, elle peine à remonter le temps. Elle n’y arrivera pas. Même en faisant chaque jour un vœu, même en fermant les yeux à l’infini. Elle peut tout aussi bien compter jusqu’à trois. Essayons. Un. Deux. Trois.

80. les éléphants bleus pètent plus haut que leur cul



Ernest Hemingway avait tort, l’armée n’a rien de cet infini combat incessant qu’est la vie. De nos jours, un vieux général à la main brisée ne peut pas « éduquer » une jeune fille de plus de la moitié de son âge au grand jeu de rôle de l’amour. Plus rien n’est comme avant, tout est brisé, et « au-delà du fleuve et sous les arbres » montrent que le temps est un rempart à la compréhension niaise qu’on a pu avoir à une époque (celle de la rédaction du livre, par exemple?) puisqu’aujourd’hui la jeune bourgeoise serait une accro blasée tournant à l’héroïne dans un monde en totale décomposition merdique. Bien sûr, les gauchos peuvent se révolter jusqu’au tombeaux, au détour on peut rajouter d’Hemingway le côté facho quand il évoque n’avoir jamais été capable de haïr un seul antisémite de toute sa foutue vie. Oh pardon, il s’agit là de son colonel, le personnage, ce vieil homme au seuil de la mort tenant un discours blasé sur le monde, prodiguant les derniers conseil en guise de dernière onction, avec un traquenard bien dressé dans le pantalon pour dire à la vie « je t’encule pleinement, vieille salope ». Mais c’est faux, oui, tout est faux dans ce livre, si ce n’est la beauté italienne du décor, la réalité faisant qu’on a pu se battre ici lors de quelques guerres mémorables, mais il faudrait bien plus de fric nous dira-t-on pour se baiser une pouliche pareille car de nos jours on ne croit plus en l’amour, dixit le dieu-dollar parlant à travers nos bouches de blaireaux demis-mous. Livre alors partagé, émotions imprécises, puisqu’après tout, un colonel en train de mourir d’une manière allégorique, avançant tout au long du récit jusqu’à sa mort, le récit à de quoi donner quelques bons espoirs. La lenteur du récit ajoute aussi à son charme, on tourne les pages comme on tarde à s’approcher de la tombe, on redoute le pire. Puis vient enfin la fin, quand on referme la vie comme Hemingway clôtura la sienne juste après, ou pas loin après, c’est selon. En juillet 1961 il retourne contre lui son fusil et tire, écrivant un ultime chapitre à ce livre avec son propre sang. C’est vendeur de nos jours, diront les plus osés.

81. ce soir je t'ai tué mon amour sans remord







Je m'en vais bientôt, je ne dormirai pas. Comprendras-tu la souffrance? je ne sais pas. Loin de toi je serai bien, je m'en vais loin de tes mots qui me blessent, qui me coupent en deux. Tu te joues de moi avec tes "je t'aime" d'un soir qui se transforment en "j'arrête de t'aimer" le lendemain sans raisons équivoque (et oui, il y en a une, il y'en a toujours une). Je m'en vais loin de toi, je m'en vais car tu le veux aussi, tu veux que je m'éloigne de toi afin que tu puisses me repousser, tu veux que je sorte de mes gonds, tu veux ma folie encore plus dérangeante...Mais moi je me souviens de la liste des choses à faire avec toi, des mille raisons qui faisait que le soleil se levait. J'avais ton souffle dans le creux de ma peau quelque part, tu jouais dans la maison du bout du monde avec le plus beau sourire qu'il soit. Nos enfants qu'on pendait aux crochets, tellement qu'il y en avait, nous les entraînions aussi à nous supporter. Nos jeux de mots étaient capable d'abattre les murs et l'amour était une force colossale. Mais il faut que je m'en aille pour ne pas que tu me détruises complètement, tu avais réussi à me rendre amoureux de nouveau mais sans savoir ce que tu veux et à jouer à ce jeu des parvenus irréels (ou était-ce le jeu du "je ne sais pas" moi-même je ne sais pas...) tu as réussi à jouer avec moi si fort que tu as brisé de nouveau cette confiance accordée ou cet amour que finalement j'en viens à me demander s'il existe. Tu restais mon âme soeur mais sans effort entretenu, sans sacrifice de ta part il n'y a plus rien. Je n'ai pas besoin d'explications, de tout savoir, mais oui, c'est vrai, j'ai une chose à savoir. Et tant pis si ces jeux tourneront sans cesse, je m'en suis lassé. Je ne veux plus savoir la réponse à cette énigme qui ne dure trop, vois-tu que moi aussi je sais jouer aux jeux perfides? et maintenant que tu as une raison de moins m'aimer - tu es une fille comme les autres; regrettablement tu ne connais rien de moi et c'est bien dommage. Tu as perdu de l'originalité, même ça, et je m'en vais sans le sourire, les larmes sur mes joues à mon tour de débiter tellement de maux enfouis au plus profond de mon être qu'ils éclatent à présent de toute part. Tu m'aimais? mais tu n'as pas su me retenir! Allons, ce n'était pas de l'amour, c'était un jeu de petite fille ne sachant ce qu'elle veut, prendre le thé ou jouer dans le bac à sable?
Et je m'en vais en traînant la jambe, espérant sans doute que tu me rattraperas à la dernière seconde, va savoir. J'aurais préféré que ces jours-ci tu me dises de patienter, que tu n'écrives pas ce foutu dernier article ô combien goutte qui fait déborder la mer de son lit. J'imaginais encore te surprendre à me surprendre, sentir ta main caresser ma joue, me faire une surprise juste une seule. J'imaginais aussi que tu puisses me dire ne part pas, je n'attendais que ça de toi pour me calmer et t'attendre. Et me voilà te faisant souffrir réellement au point que je m'en veux à ce point de rentrer dans ce cercle infernal, mais les dés sont jetés n'est-ce pas? Tu as voulu tout détruire sans nous laisser de chance, tant pis alors. Je continuerai seul sur ma route. Merci de ne m'avoir apporté qu'une illusion, d'avoir rouvert un trou mal placé dans mon palpitant, et merci de n'avoir jamais osé te confier à l'homme qui était pendant un temps le plus important dans ta vie. Que des choses que je regrette, et c'est pourquoi je m'en vais loin de toi en bousillant à mon tour sur mon passage: je ne reviendrai plus, c'est ce foutu article qui en a décidé pour moi, la raison expliquée qui fait que je ne veux plus souffrir: je veux vivre, oui, sans toi.

82. Mathilde et le piano



Mathilde s’approche, le regard mélancolique. Ses yeux penchés en direction du sol admirent son pied déchaussé qui trace des cercles sur le parquet. Sa robe noire, tendrement plissée qu’elle lui va somptueusement, sa robe noire lui va trop bien. Elle fait ressortir ses bras nus au-dessus, le teint mate de sa peau et ses yeux d’une étonnante profondeur bien trop humides pour l’heure mais tout aussi beaux. Ses cheveux retombent en boucles, tout autour de sa tête jusqu’à ses épaules. Ça ressemble vraiment à une ondulation maritime de Juillet quand la mer se calme pour les touristes. Mer châtain. Glaciale. La mer de Bretagne. La jeune femme est accoudée à un mur, un verre dans une main une lettre dans l’autre, les plus belles histoires sont parfois les plus tristes, et les plus beaux héros sont aussi les plus désespérés. Paul alors ne vit plus que par mots, il lui a écrit des montagnes de lettres qui n’aboutissent nulle part sur ces feuillets bien calligraphiés à l’ancienne d’une encre noir de jais. Elle aimerait bien se couler dans cette même encre, se boucher le nez après une bonne aspiration et couler de la plus belle manière qu’il soit. Doit bien y avoir quelque méduses au fond de ce tourbillon qui l’aideront dans sa descente en piqué.
Voici une larme qui tombe de son œil, elle roule doucement le long de sa joue, on dirait un diamant, la musique comme fond sonore réapparait soudainement. C’est un morceau de piano joué très lentement, et cette larme qui marque le tempo est un diamant qu’on aimerait lui soustraire mais qu’on ne peut s’empêcher de regarder chuter le long de la joue puis à présent sur sa robe ou elle finit sa course. Elle disparait dans les méandres de la robe, les passants qui viennent de débarquer ne peuvent comprendre où est passée précisément cette larme merveilleusement mélancolique. Ils ne peuvent qu’espérer le début d’un sourire, qu’elle sèchera de nouveau ses yeux en s’excusant tel que les femmes en général s’exercent à faire dans ce genre de cas pour rassurer la compagnie de ses messieurs. Mais les prémices de ce sourire-là ne vient pas, le pianiste passe à autre chose. Ses yeux se sont levés de son pied au sol, du sol aux chaussures des autres qui continuent de danser tout autour d’elle et qui font mine de ne pas s’intéresser à elle. Elle prend conscience qu’elle se trouve encore dans la salle de bal de ce maudit J., ce brave homme qui n’est plus qu’une lettre dans son répertoire, celui qui se trouve dans sa tête. Elle ne place des lettres que sur certains visages, sans trop savoir pourquoi. Et les J. croisent parfois les H. et les M. dans les mêmes soirées bouleversantes d’une joie qui l’a fait de nouveau frissonner. Elle aimerait pleurer à nouveau puisque c’est si bon de se laisser aller, mais le quand dira-t-on est plus présent maintenant qu’elle vient de prendre conscience qu’elle était toujours dos au mur dans la salle de bal de J., puis même si elle les emmerde tous elle n’a pas le droit de faire ça au jeune homme qui a le compte bien fourni devant ses invités à lui rien qu’à lui et son alcool qu’il disperse aux quatre vents!

Ô se ressaisir, un peu plus. Défroisser la robe, croiser le regard des autres, l’œil mauvais. Se laisser aller, qu’on dise que les choses vont mal parfois et que c’est ainsi. On ne peut empêcher le courant de la vie de trop affluer d’un coup dans le sens inverse. Il arrive parfois que la crue déborde de son nid, l’eau de la mer peut alors gagner toutes les salles de réception du monde si personne ne veille à ça. Tiens, d’ailleurs ce serait marrant de se dire qu’on voudrait faire ce métier-là plus tard.

- Et toi, tu veux faire quoi plus tard?
- Je veux empêcher la mer de sortir de chez elle.

C’est un beau métier, à côtoyer les sirènes et les marins. A attendre son époux sous le phare qui tourne.
Elle aimerait tellement que Lucie soit là, qu’elle lui redonne espoir et oubli. C’est si facile pour les autres d’oublier dans un sourire, de refermer les plaies du cœur et se laisser à la vie. Mathilde envie ce bonheur-là. Elle aimerait redevenir la jeunesse insouciante de ces prémices de la vie qu’elle était. Elle aimerait tant tout changer entièrement afin de ne plus dire au psychologue que rien ne va plus, qu’il faut tout changer. Elle aimerait se soustraire également à la fête, ne jamais avoir lue cette lettre-là de Paul, la dernière des 99 lettres qu’il lui envoyât de Londres après son départ précipité en mai dernier. Maintenant c’est trop tard pour tout refaire, le monde etc… Mathilde se jure qu’un jour elle sourira, qu’un jour elle dansera, mais en attendant c’est trop tôt. Elle court presque au travers de la salle, bousculée par les valses hasardeuses des inconnus en costumes noir et blanc.

- Un triple whisky s’il vous plait.
- Vous n’avez pas l’âge mademoiselle.
- J’ai dix-huit ans.
- Il en faut vingt-et-un de ce côté du globe!

Espèce de snobinard de merde, que ton nom soit roulé dans la boue. J. je t’emmerde; pense-t-elle en rageant. Elle aimerait le trouver parmi la cohue des costumes à portefeuille mais c’est si embarrassant de chercher un homme qu’on a jamais aimé au point de ne plus se souvenir de son visage.

83. je suis né troué (projet abandonné)




Il faut se dire qu’au moment d’écrire ces lignes existent encore ces trois propositions que sont venir à Saint Malo à pied au sortir du train. Vous avez le choix, comme au sortir d’une ville d’y rentrer à nouveau et d’en venir victorieux ou non, l’âme dans l’état que vous la vivez.
Souhaitez-vous prendre le bus que la ligne vous surprend déjà au sortir de la grande place, sur des pavés aplatis désignés qui veulent faire croire sans y parvenir que les pavés malouins arrivent jusqu’ici mais c’est faux, vous fumez votre clope bien tranquillement ou marchant, votre sac rejeté par-dessus une épaule. Traverser le parking de l’ancienne gare alors, le rond point qui coupe le boulevard des Tallards en continuant tout droit devant les pompiers. Vous passez par le port dénué de charme, mais Intra-Muros brille devant vous, s’avançant lentement de sa splendeur reconstruite. C’est tout droit, toujours, au travers de l’entrée du port, après le pont-levis récent, entrée par la porte Saint-Vincent, vous comprenez que quelque soit votre état il y a toujours une porte Saint-Vincent dans votre cœur tout au fond à gauche (j’ai banni pour des raisons politiques le côté droit de ce roman bancal, ne vous étonnez donc pas vous, le liseur un peu perdu si par hasard vous vous apercevez qu’une voiture roule à gauche…).
La deuxième solution est encore de suivre un temps soit peu le passage du bus, celui qui part sur votre droite en suivant la route dès la sortie de la gare. Un premier rond-point s’offre à vous, vous traversez par la gauche (tiens donc) et continuez jusqu’au niveau de la banque qui fait l’angle de la route. N’hésitez pas à rester sur votre gauche, bien qu’il n’y ait pas de trottoir et que par instant il semblerait qu’un bus roulant trop vite s’apprête à vous écraser. Ne prenez pas peur et dîtes vous bien qu’un malouin méchant conducteur de bus est toujours plus intéressant qu’un haut-savoyard ivrement assassin. C’est la fin du boulevard des Tallards, vous continuez le long de la voie, le long du quai du port en n’hésitant pas à aller voir dans l’eau quelques méduses reposantes qui flottent encore actuellement à la surface au moment où je vous parle (Damien, un ami de Dinan, m’a un jour confié qu’elles étaient fausses, je vous laisse la liberté de le croire sur parole ou non). Comme de l’autre côté du quai dans la première solution, et puisque les chemins empruntés sont légèrement parallèles, vous voyez les remparts d’Intra-Muros qui semblent venir à vous, mais c’est plutôt vous qui vous soumettez à elle corps et âme… et toujours cette porte Saint-Vincent qu’on dirait la porte des Enfers ou le passage agité d’un ancien quartier médiéval.
Mais soyez donc flâneur au sortir de la gare, n’hésitez plus à continuer sur la même droite (je ne tiens pas mes paroles puisque me voilà évoquant la droite, bullshit!), continuez donc au même endroit, que précédemment sans trop faillir. Au lieu de continuer sur le quai après le boulevard des Tallards, poursuivez plutôt la flânerie sur la droite (encore!) le long de la plage du sillon. Vous aurez libre plaisir du décor enfiévré qu’une mer puisse avoir en Bretagne, c’est-à-dire souvent en tempête or faussement calme ainsi que peut l’être un ciel. Contemplez les plages, sentez l’odeur du sel qui se dépose sur vos lèvres et gouttez les effluves marines. Les mouettes gueulent si haut dans le ciel en tournoyant qu’on y fera plus gaffe en quelques jours d’acclimatation. C’est l’endroit que je préfère, le premier passage abouti qui fait jaillir cette sensation que, quand on voit la mer malouine de ce côté-ci pour la première fois c’est qu’auparavant on a jamais vu une mer.
Certains bateaux s’étiolent en mer, des navires perdus ou agités qui semblent revenir d’un combat, ne vous trompez donc pas. Il y a bien eu la guerre plus haut en mer, plus en avant. Oui, on s’est battus aussi sur la mer.
Et puis, au détour de votre marche, que n’avez-vous pas fait gaffe à cette cité qui apparaît au détour des habitations, de ce pic christique qui perce le ciel sans faire de trou (mais ça passe à peu de choses; ce fût sûrement calculé au millimètre près), c’est magique, aussi bien que la première fois la ville paraît toujours plus grand en dehors des murs alors qu’elle cache un noyau dont on a vite fait le tour quand on est un touriste de base, et ne prenez pas ça comptant négativement.
La pierre érodée par le silence, le sable et le sel. On jurerait entendre des cris, des rires, de la vie. Parfois de la musique, tantôt un mariage. Il se passe en ces lieux une magie étrange qui ne cesse de me fasciner comme à présent.
C’est encore cette bonne vieille porte, mais à cet instant vous comprenez qu’il existe d’autres portes possibles, pour un peu de votre curiosité vous jurerez même à une faille, un chemin le long du mur d’enceinte au-devant de la plage de l’éventail. Comme votre curiosité à bien raison!
Mais rentrez donc entre ces murs. N’oubliez pas, n’oubliez jamais.

Alors il faut voir la mer, partir loin de ces foutus paysages plats qui ne veulent plus rien dire. Eteindre la dernière clope et se laisser monter dans le train pour partir loin au pays des vagues. Il n’y a plus rien après la mer, après la mer c’est tout. Les vagues, se laisser porter par le bruit du roulis ou encore les mouettes qui rient de tout mais surtout des touristes. On dit qu’en Bretagne il ne pleut que sur les cons. Je le dirai à Diane, elle en rira de ses pluies diluviennes, celles qu’elle porte en elle secrètement depuis toujours.

Je suis venu à Saint Malo un soir de juin.

84. je ne vous crois pas


Sur la vitre mentale au-delà de laquelle se meuvent et tournoient, aquatique ment, d’ambigus ustensiles frappés d’un point de côté - celui des anges - l’instinct diamant d’Henri Michaux poursuit ses méandres. Mille et une fois rayé, et comme jamais, le verre prend la couleur, la forme, la dureté ou la plasticité du moment aigu qu’il reflète et assume, moment où, près d’étouffer, d’avoir le mal de l’air, le poète lance sa main préservée, la jette et trace, en désespoir de cause, tel un rameur exténué, les mots libérateurs. Provisoirement.
L’acte littéraire de Michaux, fulgurant ou effiloché, enveloppé d’humour, institue une sorte de coma qui permet à sa victime, enfin dégagée, un somnambulisme actif, grâce auquel le souvenir de tout geste, parole, signe, traverse la vitre initiale, se débarrassant, au passage, des obstacles qui font penser. Or, penser, comme disait Valéry c’est perdre le fil. Michaux est le trapéziste précis de ce fil sur lequel il exerce son impatience et sa pathétique cruauté. A hauteur frontale, il s’y ménage un lieu de balancement, un poste, un réduit, une plage, où il fatigue sa fatigue, se suce les nerfs, mobilise ses fous; c’est là, entre to be or not to be, entre mi-fugue mi-raison, qu’avec force et faiblesse, présence et absence indifféremment, il résiste. En perpétuelle instance d’humanité, c’est-à-dire de poésie caillée, essentiellement transitoire dans son inutilité souveraine, Michaux reste, assez paradoxalement, l’un des plus vivants, des plus réels défenseurs d’un espace menacé, dans les réseaux duquel s’infiltrent les estafettes marquées d’une armée, dont il est, avec quelques autres, si j’ose dire, privilégiés, organiquement, l’ennemi absolu. Michaux n’est lézardé que dans l’extrême mesure où il n’a pas été touché, empoisonné, mais s’est laissé défaire, par tenace, quoique involontaire, fidélité à ce qui, dans l’homme, répond le moins anecdotique ment, accidentellement, aux sollicitations brutes du désir, qui soulage toute chose mouvementée en expulsant son hasard temporel: « Savoir, autre savoir ici, par savoir pour renseignements. Savoir pour devenir musicienne de la vérité .» Il tache son espace mental - comme l’ombre d’un pur-sang, le champ de courses.
Sartre écrit qu’il faut changer pour rester le même. Michaux le prouve. Et témoigne qu’il y a pire que le fait très simple et un rien prématuré d’être revenu de tout: celui d’être revenu de rien. Mais il doit y avoir de l’être. Même moi, il faut assurément que je sois.


Longtemps je vous ai imaginée à mes côtés du lever à la chute d’un soleil pourrissant de grands calculateurs. Je voyais vôtre corps délicieux dans la pénombre de mon berceau, c’était vous encore dans cette cours de récréations. Je n’ai pas appris mes premiers mots avec le sein de la maternelle mais suspendu à vos lèvres.

85. C'était une scène sensiblement identique quand Caroline est partie au beau milieu de la nuit



La lune est bien ronde, froide. Cette nuit-là il pleut sur Bruxelles. J'ai les mains au fond des poches, des cernes sous les yeux, mon âme est engourdie par l'ivresse du vin des réceptions lointaines. Malaparte m'accompagnait, pas grand chose d'intéressant. Suis rentré dans un café, du bruit, quelques personnes bruyantes, des fumées partout. J'ai envie de pleurer à chaque respiration. Cette chose en moi qui brûle, ça fait un mal de chien. Bruxelles en face d'un café les mains dans les poches l'envie de pleurer. Aux toilettes j'ai téléphoné sur Paris, j'ai salué mon frère. J'ai raccroché, j'ai allumé une clope, j'ai rappelé en France, je ne sais plus quelle ville, ni quel département, son téléphone sonne dans le vide. Elle n'est pas là. Des poings je frappe contre la paroi, mes mains finissent en sang, je pleure à cette stupide révocation. Je suis retourné m'asseoir en face de mon café attablé au milieu de Bruxelles et ses êtres irréels qui me suppliaient de les oublier à tout prix. Je ne pouvais pas me séparer des anges déchus, des guerres inhumaines, de tout ce que le monde avait commis de plus ignoble, je voulais, si c'était humainement possible soustraire ma douleur à celle des nations. Mais non ce n'est pas possible, c'était simplement cette foutue Bruxelles comme un hasard accidentel sur ma route pour aller à.................... je ne sais plus. Mais quelle est donc cette musique?

29/09/2011

86. c'est nul



Je ne connais pas réellement ses mots à lui. J’entends que ça parle de bonté, de miséricorde, il est aussi question de souffrance, beaucoup trop. On me parle d’un dieu que je ne connais pas, si peu. Nous n’avons jamais été intimes, pas que je le sache. Et l’on se lève interminablement, et l’on se rassoit, amen. les bancs grincent sur le sol carrelé, il fait froid. En levant la tête on voit bien évidemment la croix, les mines affligées sur le côté de Pascal Bruno et Xavier, Aude dans un coin qui feint d’être bouleversée, Pascale qui me nargue de haut, Dominique et Christiane, Jean-Louis et Jean Marie. J’ai envie de faire une pause, d’aller fumer ma clope, lentement, tout en douceur, le deuil se propage, cette gangrène absurde. Ils se voilent tous la face, ils ne connaissaient pas la morte mais moi si. Moi si? Je ne sais plus si on peut connaître véritablement quelqu’un. Ai-je vraiment un jour existé? Je me souviens que oui, à une époque, une plaine ensoleillée, un peu de douceur. J’aurais dû apporter une caméra discrètement et filmer la scène, mais pendant un enterrement cela ne se fait pas, il paraît. J’aimerai tout filmer, du jour de ma naissance à la dernière image. Même des jours d’ennui, et cette mouche qui flotte autour du cercueil, son vole régulier, c’est un petit bout d’âme qui palpite dans l’atmosphère, remonte le long des bancs avant de finir en ligne droite jusqu’à la porte d’entrée qui est restée grande ouverte. Dehors on peut voir les rayons du soleil gagner le parvis de l’église, la voix du curé qui résonne, Yves-Marie derrière moi demandant à Dominique si c’est d’un chanoine qu’il s’agit. Son souffle proche de ma nuque. Sa grande taille. Bien sûr il faudrait jouer avec la résolution de l’écran, couper un peu. Le film ultime. D’un coup quatre hommes se dirigent, ils se placent de chaque côté du cercueil, prennent les poignées dorées. Ce n’est jamais comme dans les films, ici c’est maladroit, on ne sait pas comment ça se porte, on le place gauchement sur l’épaule, mais personne ne fait la même taille. C’est bancale, ça menace de s’écrouler à tout moment, j’imaginerai bien cette dernière blague d’un corps s’écroulant hors de sa boîte, quelque chose du genre. Après c’est la course derrière la voiture qui roule délicatement, chez moi on enterre les gens dans un cimetière en pente, ici tout est droit, carré, bien rangé et bien mis. Le soleil fait se refléter des visages fantomatiques dans la vitre arrière du véhicule, dix personnes alignées qui se tiennent la main de l’église au cimetière. On se pousse du coude pour être le plus triste, le premier. Arrivé à l’intérieur du cimetière on se bouscule tous à l’entrée, chacun veut gagner la place la plus proche du bois, chacun prend ses larmes en bandoulière, même des hommes qui jusque-là n’avaient jamais pleuré. Sur la croix de bois on a gravé son prénom, juste son prénom. C’est une croix de bois transitoire en attendant le marbre, tout là-haut s’il existe un paradis elle doit bien se marrer à nous voir ainsi engagés dans cette bouffonnerie. Jérôme se détache du lot, il me ressemble, il se détache en arrière de la foule, il n’est pas présent, il est là sans être là. Ça se verrait autant si je m’en grillais une? Non, fumer dans les cimetières ça doit bien être passible d’une amende. Les abeilles nous inondent, un nid se trouve pas loin, planté en terre, bien vivant. Je m’en amuse en les chassant d’une main, toute la foule se met à trembler, à grincer des dents, certains doivent maudire la morte de cet affront. Je feins d’être allergique, je fais quelque pas en arrière, atteint la grille, personne ne m’a vu à part Jérôme qui s’approche de moi, accablé d’effroi.
- tu ne peux pas te retenir?
- non. Dis-je en rangeant mon briquet dans ma poche.
Les volutes de ma fumée se confondent aux nuages. Un silence se transforme en prières. Jérôme désespère, il me traite de con. J’aimerai lui avouer que oui, j’en suis un, mais j’ai l’esprit de contradiction, j’aime parler aussi pour ne rien dire. Il se remet une mèche en place, il est ridicule sans en avoir conscience.
- j’en ai ras le cul de toi.
- et toi? Tu crois que tu me gonfles pas à toujours être parfait en tout??
Son regard noir croise le mien, oui mon vieux, tu frises la perfection, l’emmerdement, ai-je rajouté. J’ai jeté ma clope à terre, fermé les poings, je me suis éloigné du cimetière, j’en avais assez vu.
- tu vas où?
- je me casse loin de vos conneries, c’était une erreur de venir.
- c’est ça, vas-y, barre-toi comme tu as toujours fait.
- tu sais très bien que je ne suis pas d’ici! Me suis-je arrêté.
- mais tu n’es de nulle part…
J’ai repris ma course, sans me retourner. Il n’y avait pas de transition à la sortie, rien que des immeubles, la circulation, des passants, la ville déjà si proche, entourant ses morts, les étouffants tout en les oubliant. Dans d’autres villes on avait au moins la courtoisie de les tenir un peu à l’écart. Et les immeubles étaient gris couleur pollution, les visages sentaient le renfermés, les passants n’avaient aucun plaisir d’être là, ça paraissait même une contrainte constante gravée sur le visage. Je me suis installé dans le premier bar qui venait, un établissement minuscule, quelques tables, le sol n’était pas lavé depuis plusieurs jours. Dans la crasse on voyait à peine ce qu’il y avait dessous. Les chaises et les tables étaient collantes, la télé dans un coin transmettait une course de chevaux illusoire, des hommes gueulaient leurs paris à la con, au fond du bar Emilie était dos au client à nettoyer la machine à café, les étagères, les verres… le patron m’a remarqué, il est venu à moi, il m’a demandé ce que je voulais. J’ai demandé si c’était possible d’avoir un café, il m’a annoncé que oui, bien sûr, c’était possible. Il avait pris une mine assez grave, savait-il d’où je sortais? Émilie avait pu lui dire, sans doute. Elle s’est retournée lentement, elle m’as esquissé un sourire sans surprise. L’autre m’apporta le café, elle le suivit derrière de deux pas au moins, elle prit place en face de moi.
- ça s’est bien passé?
- non. Je n’ai pas envie d’en parler.
- ok. Tu restes longtemps?
- je repars demain matin.
- tu dors à la maison?
- j’ai une chambre d’hôtel.
- dors chez moi!
- ok. J’ai avalé mon café d’une traite. Je l’ai embrassé sur la joue en lâchant une pièce dans sa main et je suis sorti. Dehors le froid gagnait la ville, le vent aussi, j’avais envie de fuir, déjà, si tôt. J’ai ravalé ma fierté et mon mécontentement en me dirigeant la mine renfrognée les mains dans les poches jusqu’à ma voiture. J’ai attrapé la caméra, je suis parti dans Paris filmer toute la journées des scènes de vie inédites. Je fuyais le plus possible la majesté des grands monuments au profit des scènes de bar, tournant autour des terrasses, paraissant un étrange individu pervers, je m’en foutais bien. Le soir tomba rapidement, j’avais mis dans la boîte beaucoup de séquences étranges, j’avais envie de tourner un film sans acteur, un projet ambitieux, étonnant aussi. Du moins un film avec que des parcelles de vie. Mais l’idée était irréalisable, inintéressant, je tournais en rond dans mes idées en relisant un peu de philosophie, j’étais un peu paumé ce jour-là. Mes clopes se consumaient d’elles-mêmes, j’avais la mine triste quand je me filmais de temps en temps par mégarde ou que je testais le positionnement de l’objectif. Émilie vint me rejoindre à la nuit tombée, nous allâmes dans un café assez friqué prendre un verre, j’ai fait tourner la caméra pendant qu’elle commandait, vue sur son menton au milieu de l’écran, son cou, sa bouche qui voulait un diabolo grenadine, ma voix en fond sonore qui commandait un autre café. Derrière on entendait le serveur qui disait « très bien je vous apporte ça de suite » puis les voix à demi-étouffées des autres clients, les bruits de vaisselle au loin, les verres s’entrechoquant, un flipper sans doute dans un coin de la pièce, je ne me souviens plus. Ensuite j’ai posé la caméra sur la table, le trépied en hauteur sur son visage timide qui se réhabituait peu à peu à être filmé.
- qu’as-tu fait pendant cinq ans?
- j’ai pas mal voyagé, j’ai fait des petits boulots.
Elle ne me regardait plus moi, mais l’écran, je suis passé derrière l’objectif, c’était une interview à l’envers.
- et les femmes?
- quoi les femmes?
- tu en as eues?
- non.
Silence gêné, elle me regarde moi ou la caméra, je ne sais pas. Jérôme est rentré dans le bar, j’ai sursauté, je ne m’y attendais pas. J’ai voulu demandé ce qu’il faisait là, mais elle s’était déjà retourné en direction de l’entrée pour comprendre mon étonnement, elle se retourna de nouveau dans ma direction, observant sans doute ma réaction quand elle m’avoua clairement qu’elle l’avait appelé pour qu’il nous rejoigne. Jérôme scruta la salle, ne tarda pas à nous retrouver à l’aide de grandes enjambées, il commenta d’un coup (et on le voit faiblement à l’image):
- t’es encore avec cette merde??
Sa main empoigna la caméra, il l’envoya valser à l’autre bout de la pièce en un instant. Je me suis relevé et j’ai fermé le poing, non, hurla Emilie, c’était trop tard, je lui avait déjà frappé le visage, mon autre bras se raidit, mon poing rencontra son ventre, les employés s’agitèrent à nous agripper, on nous poussa dehors, Jérôme me fît face, Emilie tenta de nous séparer, il fondit sur moi, abattit ses poings sur ma gueule, d’autres dans mon ventre, il savait bien boxer finalement. Je me suis mangé le trottoir, je n’ai pas eu le temps de comprendre que de son pied il m’écrasa la main gauche qui craqua violemment. J’ai saisi ma main en un éclair dans l’autre, je me suis relevé en position assise, du sang coulait de mon visage, je me suis installé contre un poteau, l’autre debout soufflait que je n’étais qu’un connard. J’ai sorti une clope déformée par les coups de mon paquet, je m’en suis allumé une avec la main qu’il me restait, j’ai inspiré longuement, j’ai recraché la fumée, nous sommes restés là, interdits, tout autour de nous les clients s’étaient attroupés, emmenant Jérôme qui hurlait des insultes à mon égard, et Emilie m’avait déjà relevé, et moi, qui pissait le sang de mon visage j’ai attrapé la caméra à l’objectif brisé que me tendait une cliente assez jeune en la remerciant et nous avons déguerpis dans l’autre direction, mon bras passé sur ses épaules. J’étais abruti par les coups, je voyais des lumières qui glissaient le long du plafond de la bagnole, j’entendais les bruits du moteur, le « je veux pas qu’on fume dans ma caisse » du chauffeur de taxi, ma main m’élançait drôlement, Emilie le rassurait en lui disant que j’allais l’éteindre, j’en ai grillé une autre pour la peine, il m’engueula de plus belle, « je vais payer! » tempéra-t-elle. Elle lui promit un supplément, la voiture se stoppa, tout va bien se passer, je me suis redressé, les néons blancs me brûlaient la rétine, une infirmière me prit en charge. Le docteur m’apprit que j’avais une côte cassée, la main cassée, que le sang sur mon visage était dû à l’arcade qu’un de ses poings m’avait ouvert. On me colla un bandage, une atèle sur la main, on me fit signer des papier, on me conseilla repos et médicaments, et en un éclair j’étais dehors. Quand nous sommes rentrés à son appartement, Emilie n’avait pas dit un mot. Au fond du canapé, les vestiges de ma caméra se perdaient sur le cuir foncé. J’ai pris place, elle m’amena une couverture et un oreiller, me souhaita la bonne nuit et s’en alla se coucher. J’ai sorti d’une de mes poches les câbles qui servaient à relier la télé à la caméra, j’ai branché le tout, le programme bleu s’alluma sur l’écran. J’ai mis en route la dernière vidéo, revoyant la scène. Sa voix à peine perceptible du bruit de fond.
- et les femmes?
- quoi les femmes?
- tu en as eues?
- non.
J’ai appuyé sur pause, je suis allé caresser son visage à travers l’écran. J’ai rapproché la table basse de la télé, je me suis allumé une clope, j’ai fait marche arrière et j’ai refait lecture.
- et les femmes?
Encore.
- et les femmes?
- quoi les femmes?
J’ai refait pause. J’ai longuement observé son cou, sa chevelure, sa bouche. J’ai refait tourner la scène jusqu’à ce que Jérôme intervienne et brise la caméra. La dernière image étant la paume de sa main agrippant l’objectif, le dernier son celui du choc brutal de l’appareil tombant sur le sol. Je suis revenu au menu principal. De la dernière vidéo j’ai sauté à la première. Elle datait de dix ans plus tôt. Il s’agissait d’une interview de mon professeur, Hélène Chambard.
- premier jour, commentais-je en voix-off, première vidéo. Voici Madame Hélène Chambard, professeur au lycée…
- vous n’avez pas le droit de nommer l’établissement, jeune homme.
- bien, ok. Pouvez-vous nous dire en quoi consiste votre poste?
Elle ne regardait pas l’écran, jamais, ses cheveux étaient d’un blanc immaculé, sa peau fanée, légèrement bronzée, tremblait légèrement quand elle parlait. La lumière crue de la vitre derrière elle brillait sur l’objectif, rendant flou les mouvements, les détails, j’ignorais encore comment il fallait filmer, quelle posture il fallait choisir. Le champ n’était pas contrôlé un seul instant, je me rappelle de ma main posée sur l’appareil, ça faisait trembler la caméra. À côté d’elle il y avait une bibliothèque, plusieurs livres. Je me suis endormi lentement, assis sur la table basse toujours proche de l’écran.

2. J’ai fixé l’écran, il faisait nuit encore, ma montre annonçait qu’il était tôt, dans la chambre au fond de la pièce ça bougeait. Je me suis approché de la porte, derrière j’entendais des bruits de mouvement, j’ai frappé à la porte. Oui? Demanda-t-elle. Tu es réveillé? Elle me fit rentrer. Je dois aller chercher une nouvelle caméra, ou la faire réparer, ai-je annoncé sans préambule.
- Tu es vraiment bizarre, tu le sais ça?
- oui. Je sais. Mais j’ai besoin de ma caméra, j’en ai besoin pour repartir.
Je suis allé me laver du mieux que je pouvais, elle était à la cuisine en short de nuit et t-shirt, baillant encore. Peu à peu le jour se levait sur la banlieue, au-dessus des immeubles. Les teintes colorées diverses se perdaient au profit d’un bleu-gris uni. Le café fumait, j’avalais mes cachets avec. J’ai allumé une clope, elle toussa pour me faire comprendre qu’il était encore trop tôt. J’ai éteint ma cigarette et j’ai attrapé un livre qui traînait dans un coin, c’était un poète étrange qui avait basé ses alexandrins et quatrains sur l’automobile. Il est pas net ce type! Ai-je commenté.
- parce que toi tu l’es? Fit-elle en prenant une moue amusée.
Elle était debout, contre la gazinière, à boire son café lentement, je voulais plus que tout la filmer, ne pas perdre cette image. Son corps à moitié dans la pénombre en contre-jour du soleil qui se levait, son ventre un peu arrondi, ses mèches de cheveux dans tous les sens, ses yeux perdus dans le vague, j’ai ajouté que j’étais désolé pour la veille, elle émit un son faible qui signifiait n’en parlons plus, le passé c’est le passé. Du moins l’ai-je compris ainsi. Elle s’en alla prendre sa douche, je me suis concentré sur les vers du livre, mais je ne parvenais pas à m’y intéresser. Quand elle sortit de la douche il ne nous fallut pas longtemps pour terminer de nous habiller, nous nous retrouvâmes dehors dans le froid, emmitouflés dans nos manteaux, les mains au fond des poches jusqu’à la voiture, il était encore tôt, les boutiques s’ouvraient les unes après les autres. Elle m’emmena dans une grande surface qui tenait plus du bunker, le parking était déjà envahi des matinaux insomniaques ou de retraités. La boutique d’électronique était bondée, il me fallut batailler durement avec le vendeur pendant de longues heures pour qu’il me fasse essayer un objectif. J’ai mis en route la caméra, c’était ok, dans le petit écran de côté apparaissait la mine énervée du vendeur que j’avais malmené plus tôt. Combien je vous dois? Il me fit une addition assez salé que je payais sans rechigner. Allons faire des courses! Conclua Emilie. Je l’ai suivi dans le dédales des rayons, elle prenait au hasard ses aliments, ses produits, et moi je la suivais d’une distance raisonnable en la filmant. Elle s’amusait de ça, de temps en temps elle me jetais à la gueule une boîte de corn-flake, un paquet de PQ, des aliments en tous genres que j’évitais en riant. Onze heures sonna, j’avais faim. Elle aussi. Elle m’entraîna à la sortie, dans un fast-food aux couleurs criardes après qu’on eût installé les courses dans le coffre. J’étais de bonne humeur, nous faisions la queue au milieu d’autres individus agacés, il ne nous coûtait rien d’attendre en discutant. On déboucha sur un bar en plastique, jusque là je n’avais pas levé les yeux sur le menu, je n’avais pas encore fait mon choix, à un mètre tout juste de la caissière en tenue de travail qui nous demandait « qu’est-ce que je vous sers? » en souriant tellement qu’on pouvait examiner la propreté impeccable de ses dents. J’ai sursauté en laissant tomber un plateau qui était posé sur le comptoir, je me suis reculé d’un bond, je suis tombé à la renverse, les yeux paniqués en la voyant elle dans ce costume ridicule. Elle ajouta un « monsieur? Ça va?? Vous allez bien? » J’ai paniqué encore plus, oui, c’était la même voix… c’était impossible… j’ai pris mes jambes à mon cou, Emilie s’est excusée en ne comprenant pas, elle m’a emboîté le pas, j’étais dehors, le visage assombri, un flot de souvenirs m’envahissait par vagues, je tremblais en tentant d’allumer une clope. Qu’est-ce qui se passe? S’inquiétait-elle. Je tremblais sans pouvoir répondre. Le soleil dans les yeux m’aveuglait, le vent me rendait sourd, les souvenirs refleurissaient. La caissière décidément inquiète avait fait le tour du comptoir, elle ne m’avait pas reconnue, elle venait voir si tout allait bien en se penchant sur moi, tout va bien monsieur? Elle s’installa auprès de moi, une main sur mon épaule, je ne pouvais y échapper. Je me suis mis à fondre en larmes, excusez-moi, ai-je répondu, j’ai passé une sale journée! Pas pire que la mienne, me rassurait-elle, non non, croyez-moi, j’ai fait plus de 900 bornes pour venir enterrer une de mes tantes, je me suis engueulé sévèrement avec mon cousin et le comble est que je viens de rencontrer mon ex… Un responsable intervint, Cécile, viens vite, tu as du travail, pas le temps de glander! Elle me tapa sur l’épaule en signe de courage, elle fit un grand sourire à Emilie en lui demandant de prendre soin de moi, elle se pencha sur moi quand l’autre retournait à son poste, comprenant lentement ce qu’il se passait.
- tu la connais?
- mon ex… elle ne m’a pas reconnu…
- C’est elle la fameuse Cécile??
- oui. J’avais une chance sur un million que cette scène se passe.
- et le pire c’est que tu ne l’as pas filmée!
- ce n’est pas drôle!
- mais pourquoi ne t’a-t-elle pas reconnu?

22/09/2011

87. la journée classique



j'ai rêvé toute la nuit de elle, son visage et son corps entre mes mains. Au petit matin une ambiance fanée venait à me réveiller, l'automne s'approchant. les livres sur la table de nuit qu'on venait de martyriser n'en pouvaient plus, sous la couverture usée s'achevaient les mots, au-dessus de multiples portraits me contemplaient, vieux de plusieurs siècles, ne sachant plus quoi dire. la clope et le café du matin, une odeur de poudre, la gueule dans du coton au milieu des bruits suspendus sous le balcon qui me porte. Froid, pluie et sanglots longs ne peuvent rien changer à cette sensation qui me gagne, ton fantôme qui me poursuis, l'impression inachevée de n'avoir pas tout dit. Ailleurs je savais qu'il y avait une autre vie sans moi. ça se passait dans un rond-point, cette image, c'est comme une seconde peau qu'on tente d'arracher par tous les moyens sans y parvenir. Le sais-tu? tout ce qui comptait vient de m'être enlevé, tout ce qui me reste va être saisi, le passé finit toujours dans des flammes ou des oubliettes, c'est selon. Plus tard un enterrement en plein vent, j'avais les yeux rivés sur cette mouche qui volait autour du cercueil, ensuite elle a suivi la longue allée, tout droit jusqu'à la porte grande ouverte, disparue. je me suis retourné à nouveau, je me suis levé, assis, levé, en m'endormant, en me réveillant, tu n'étais pas là ni là, au milieu des paroles sacrées. ensuite on arracha la boîte au socle de marbre, on se dépêchait derrière le cercueil pour savoir qui aura le prestige d'être le plus en deuil, c'était d'un macabre ridicule, les autres avec leurs costumes noirs qui pleuraient une vieille inconnue. on se pressa dans le cimetière, la famille d'un côté près du nid de guêpe et les autres de l'autre. Moi, les guêpes me soulaient, j'avais envie de m'en griller une, ce vent m'abrutissait, j'avais froid un peu, aussi. tu étais encore là, sous mes cheveux, un peu plus loin, dans ce liquide m'entourant le cerveau. J'avais un peu de toi sous la peau, j'enterrais aussi une inconnue, je ne savais pas pourquoi j'étais triste et je parlais tout bas "nos amours tyranniques se ramassent à la pelle".

19/09/2011

88. en amont de la route sous le petit bois



Il y avait également cette longue plage en grève, le bruit de la mère qui roulait en bas, hurlante, criante, vociférante des injures contre les fils, de tous temps immémoriaux. La grande plinthe, qui faisait fuir les touristes, ces mouettes gueulant dans le vent qui sifflait. Cette ambiance d'aimante. La 4L garée plus haut sur du sable mou, ce petit quelque chose de nature sèche, les frémissements d'une radio dans le lointain vers les habits à Sion. Qu'elle était belle, ce petit bout de femme dansante, un thé dans une main une ombrelle dans l'autre, son sourire merveilleux d'un autre tant qu'elle disait ne plus en vouloir. Ras-le-bol du passé, je veux fumer, je veux aimer, je veux chanter et danser. Tournons toutes les pages, sautons les chapitres ils vécurent heureux et patati et patata, ils eurent beaucoup d'enfants, oui, des centaines, des millions, toute une espèce humaine... Le soir elle rentrait à l'appartement, les vêtements trempés, le sourire de biais, figé par le froid qui venait de la saisir sur place, ses lèvres violacées, se discours sur la méthode, ce bien-figé dans les ténèbres de sa peau-porcelaine. Elle voulait aimer seulement. Puis elle disait, puis elle voulait, surtout ne pas montrer qu'elle était foutue, perdue, qu'elle n'avait plus rien, plus aucune carte à jouer. La 4L était restée là-bas, elle était bien, disait-elle, elle pensait sans doute qu'elle allait pousser comme une plante. Va donc savoir. Et la lune montait dans le ciel, se réchauffant au coin du feu en écoutant les chants de la mère au loin dans le noir, en contrebas de la maison qui disait: "et je vous aimerai toute ma vie, et je vous aimerai toute ma vie". N'avez-vous jamais entendu le souffle même de la vis?