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01/02/2012

68. les évadés de l'irréel



c'est l'histoire d'un navire qui s'échoue en plein milieu du désert. Non, en fait il a déjà sombré entre les dunes de sable. Le capitaine, cette espèce de sale patron, avait vu juste. Il avait eu beau tenter de redresser la barre que c'était déjà trop tard. Alors le navire s'est affolé, c'était un beau galion d'une centaine d'années au moins, hérité du temps de la route du rhum, un magnifique bâtiment tout en bois d'une quinzaine de mètres de hauteur au moins. Sa voile était noire, marquée d'une croix rouge aux bords repliés qui symbolisait un ange. Le mât avait été taillé dans un bois majestueux au nom obscur. Les voiles avaient connues bien des temps obscurs, elles avaient essuyées bien des tempêtes, sur les flancs apparaissaient encore des traces salines de ces lamelles dangereuses qui coupent en pleine gloire la tête des bestioles perdues dans l'air. l'équipage, parlons-en, était aux trois-quarts composé de nègres, des bandits de long-chemin qu'on avait "puni" en leur offrant la liberté des fers. Certains regardaient la mer à travers les lucarnes des rames, ils s'agitaient avec elle, ils dansaient avec elle, ils mouraient avec elle. Allez savoir ce qui passe dans la tête d'un noir quand le capitaine erre sur le ponton d'un bout à l'autre la mine pensive. Il se dit sans doute que son navire ne peut pas sombrer dans ces courants d'eau douce, la mer est furieuse au-dehors, l'océan râle, mais le patron est un diable qui prend mille folies à son bord. Il gueule bien plus fort encore qu'un éclair, sa voix résonne aux quatre coins, les marins s'activent, on tremble de trouille, on se pisse dessus à ce moment-même ou le mouvement est devenu si fort à l'intérieur qu'à l'extérieur qu'on ne peut plus contrôler quoi que ce soit. Mais au capitaine qui n'attend que la mort sur son chemin parfois il y a cette histoire du navire qui s'échoue au milieu du désert. Alors sur sa lancée la mer est devenue autre, l'ôcre prend le dessus sur l'azur, un bruit pareil à nulle autre retentit, un glissement de grains qui fuit le long de la coque, on s'échoue, on meurt, les hommes vomissent dans le moindre coin, cette terre est si plate que... mais... que se passe-t-il? le navire s'estompe d'un coup, le bois se brise, ce mât qui paraissait surnaturellement invincible tombe, les voiles se déchirent, la coque se troue ouvrant aux passagers une large vitre dorée sur cet autre Océan qu'il n'ont jamais vu de leur vie et... les canots de sauvetage sont hissés, tout le monde s'échappe, un homme à la peau d'ébène tombe de l'autre côté, comme happé. "Un homme à terre" hurle un mousse! on lance les bouées, tout le monde prend le large, le capitaine est vaincu par sa propre histoire, condamné à la chaleur, à l'arridité de la zone, il n'a jamais vu ça et... alors que le tout dernier homme fuit le navire, dans les chaloupes, quelqu'un se retourne en entendant une dernière musique. C'est le son d'un piano qui navigue au-delà des vents, par-dessus les nuages, les notes fuyantes se transforment en mélodie, la mélodie est une mouette qui bat des ailes, qui tournoie jusqu'au soleil dans un dernier éclat.



- C'était quoi cette détonation? demande l'un.



Mais sa question est restée en suspens, tout le monde prend conscience de cette ultime note macabre. Les hommes, fiers, baissent leurs yeux, ils portent le chapeau à la main. Ce silence dure une minute entière, plus rien ne bouge. Puis, lentement, les échoués rament à coups vifs jusqu'en mer pour retrouver l'aide de la côte, des rochers, des mouettes, de la vie.

12/12/2011

69. les instants



1. J’avais dix-huit ans cette année-là quand mon père m’emporta avec lui dans une tourné d’introspection de sa ville imaginaire. Il pleuvait énormément sur la ville, il faisait froid, nous étions seuls. J’avais amené une bande-dessinée étrange sans paroles que je redessinais. Mon père m’avait conseillé d’y ajouter des paroles, mes cases n’avaient parfois aucun lien entre elles. Nous nous sommes arrêtés devant l’hôpital, il m’a fait juré de ne rien dire à ma mère ni à ma belle-mère, encore moins à mon demi-frère ou à ma sœur. J’ai hoché de la tête, la mine apeurée. Je ne sais pas si j’avais conscience de devenir un homme, après tout, cette année-là. J’étais encore avec S. et papa m’avait fait attendre dans une grande salle blanche. À l’écran il y avait son incertitude. Dans les rangs de ce cinéma particulier d’autres malades que j’imaginais mourant attendaient leur sort. Notre chien attendait à mes pieds, au-dehors la montagne disparaissait derrière une brume opaque, la salle était trop chauffée. Mon père est apparu au bout du couloir, essoufflé. Il a fait le tour du comptoir qui me faisait face, je l’ai vu de dos, il m’a semblé réduit, la moitié d’un père en moins. J’ai feint de masquer la trouille qui me prenait au ventre, j’étais bien trop jeune pour avoir un père mourant, mais mon père n’est pas mort cette année-là, ni l’année suivante. D’ailleurs personne de ma connaissance n’est mort cette année-là, peut-être le vieux Bob, mais tout le monde se foutait bien de lui et des douilles de fusil de chasse qu’il alignait dans son antre. Il les utilisaient comme des briques, il construisait des châteaux, des petits personnages, des chevaliers, un monde miniature en douilles assassines pour faire vivre un peuple issu de son imagination débordante. Je n’ai jamais revu une seule de ses créations après sa mort, sans doute sa famille a-t-elle tout jeté, on ne construit pas la vie à partir de la mort, c’est tabou.
Papa enfin s’est retourné, il m’a dit: aller Staline, on y va!
L’infirmière a tiqué, Staline est un drôle de nom pour un chien.
Mon père l’a regardé d’un œil austère, il a ramené ses yeux sur sa création, rétorquant dans son dos qu’il ne s’agissait pas du chien, j’ai rajouté que je m’appelais Staline, l’infirmière a tenté de se moquer mais j’avais l’habitude à force. Il avait un dossier dans la main qu’il m’a tendu en sortant.
- Cache-le dans ta chambre, fais en sorte que personne ne tombe dessus!
Il m’a déposé chez ma mère, son ex-femme, je l’ai embrassé, le dossier caché sous mon pull, j’ai salué Max notre voisin en sortant du véhicule. J’ai caché le dossier derrière mon bureau, entre le mur et le bois, j’ai envoyé une lettre à quelqu’un ce soir-là, un ami dont le nom m’échappe, puis, une fois la nuit tombée, j’ai ressorti le dossier. Le cerveau de mon père m’est apparu, j’ai fait connaissance avec la machine de connaissances qu’il utilisait en permanence. J’ai longtemps contemplé les enroulements infinis, les bosses et les creux, au réveil j’avais encore le dossier sur moi, je me suis rassuré en voyant que personne n’était entré dans ma chambre pendant la nuit. J’ai remis le dossier en place derrière le bureau, en bas maman avait fait chauffé du café. J’ai allumé une clope dans la cuisine en me servant une tasse d’un jus noir informe qui fumait, la pièce devint brumeuse, ma mère ouvrit la porte s’alluma une clope, se resservit du café également, m’expliquant que c’était la quatrième tasse qu’elle buvait depuis ce matin. Je crois qu’elle était dépressive, je n’ai jamais osé lui demander. Ses seins se creusaient, son corps amaigri, tout en elle était une plaie ouverte. Et puis bien sûr, son visage étant encore celui de la beauté qu’ont certaines mères, il y avait les amants d’un soir qu’elle cachait au pied de son lit en attendant que le lycée nous enveloppe dans nos connaissances. Mais elle avait oublié que nous étions samedi matin. Heureusement pour elle, mon père avait appelé, à la sortie de la douche je l’entendais klaxonner dans l’allée, je me suis empressé d’aller à lui, de grimper dans le véhicule sans oublier de saluer le vieux Max qui promenait ses chiens. Papa a démarré, nous avons fait le tour de la ville pendant un bon quart d’heure, son job consistait à surveiller que le travail de la commune soit bien effectué, il ne sortait pas beaucoup de son véhicule, on tournait en rond dans la ville, je notais les poubelles qui débordaient, les fleurs non-arrosées, un travail de collabo qui ne l’intéressait plus vraiment. Mais ce matin ça avait changé.
- Tu aimerais voir la mer?
La question était tombée en guillotinant un innocent. Je me suis entendu dire oui sans réfléchir. Nous nous sommes dirigés sur la sortie de la ville, mon cœur s’est légèrement accéléré, le frisson de l’inconnu. Je n’ai jamais vu la mer. On a roulé de longues heures interminables. Le paysage s’évaporait, parfois beau, parfois crade, parfois lointain. Je me demandais qui pouvait habiter ici, quelle vie pouvait-ils bien avoir les gens d’ici? Je m’émerveillais devant des ponts, des montagnes qui disparaissaient, un paysage qui s’aplatissait, les champs qui disparaissaient jusque dans l’horizon et la moitié de l’après-midi venant, alors que je n’espérais plus, elle était là. D’abord silencieuse, lointaine, une lame au loin qui n’avait rien à voir avec le bleu des écoliers ni ce que j’avais pu en voir en photo. Nous nous sommes arrêtés le long d’une route contre un vieux moulin en pierres. L’habitant a salué mon père, on pourrait croire qu’ils s’étaient vus la veille. Pourtant…
Mais immédiatement je me suis retrouvé aspiré. J’ai mis les deux pieds dans le sable, ça grattait dans mes chaussures, ça s’infiltrait. Il m’a dit de les enlever, j’ai avancé plus près encore jusqu’à mettre les pieds dans l’eau. La sensation, je ne l’oublierais jamais. J’étais sur le fil en équilibre qui empêche le monde de s’effondrer, j’avais des dieux à mes pieds, les mouettes gueulaient dans le lointain. Le vent m’emportait. J’ignore combien de temps je me suis retrouvé là, mais quand papa vint me chercher, j’avais de l’eau jusqu’aux genoux, le lointain s’assombrissait, le vieil homme du moulin me souriait, j’avais une mine béate devant lui. Son moulin ne tournait plus avec le vent. Il nous a demandé si on voulait rentré, mon père a serré sa grosse main sur mon cou, oui, dit-il, nous allons passer la nuit ici si tu le veux bien Jules, il est trop tard pour rentrer. Je me souviens alors de l’omelette avalée ce soir avec des champignons et du fromage. Ils m’ont servi un verre de vin rouge, au dessert je suis sorti à nouveau, dans le noir je me suis installé sur le sable en fumant une clope que j’ai bien dû mettre une demi-heure à allumer, je me suis endormi bercé par le bruit des vagues dans le vent qui sifflait à mes oreilles. J’ai alors rêvé que j’avais atteint le but ultime, le bout du monde, une vieille femme m’apprenait des histoires qui me parlaient d’origine, j’ai pensé à mon grand-père, je l’ai vu également dans mon rêve.
Au réveil je n’avais plus la moindre signification de mon rêve, tout était absurde, la mer s’était retiré d’une bonne centaine de mètres par jalousie, j’étais habillé d’un sweat noir à capuche et une fille de mon âge bouquinait de la poésie un peu plus haut, ses pieds nus se perdant dans le sable, ses cheveux s’envolant, des larmes roulant de ses joues. Je l’ai tout de suite trouvée sublime. J’ai demandé son prénom, Mathilde, ce qu’elle lisait, le poème d’une vie d’autrefois, j’ai demandé si elle habitait ici, oui, si la mer lui plaisait, c’est toute ma vie, j’ai indiqué le moulin en précisant que je logeais ici pour la nuit, ah, fit-elle, puis elle replongea dans sa lecture. J’ai entendu la voix paternelle gueuler dans le lointain, je me suis dépêché de filer en quittant malgré moi Mathilde. Elle s’est relevée une fois que je partais en hurlant pour se faire entendre:
- Je ne connais même pas ton prénom!
- Staline! Ai-je dit.
Ensuite nous avons quitté le pays maritime pour s’en retourner à nos montagnes. Papa m’a fait jurer de garder le secret, j’ai dit ok, je l’ai embrassé, j’ai salué Max de l’autre côté de la route, je me suis allongé ce soir-là dans mon lit mais je n’ai pas pu trouver le sommeil, je cherchais partout le bruit des vagues, le son des mouettes, la sensation du sable qui gratte, le vent dans mes cheveux. Puis je n’ai jamais revu la mer cette année-là.

2. La première fois que j’ai vu S. j’avais onze ans et pépé avait fait un feu devant la maison. Il avait invité les enfants du quartier, elle avait le visage si près des flammes qu’on aurait dit qu’elle allait prendre feu mais je ne pouvais pas me détacher de ce visage irréel, de ses grands yeux bleus, de la blondeur de ses cheveux qui éclairait constamment son visage. Elle avait des lèvres charnues, elle était mature et intelligente à la fois. On brûlait des marshmallows au-dessus des braises et pépé nous racontait des histoire de chasse aux chamois dans les couloirs d’avalanche, des cerfs qu’il avait abattu, je savais depuis toujours que pépé était un sentimental derrière ses grosses mains calleuses de géant, ses épaules carrées, son corps lourd qui faisait craquer le plancher de sa maison jusqu’après son passage. Quand je dormais chez lui j’étais réveillé par le bruit de ses pas quand il se levait, la maison sentait le café et la gauloise, ma grand-mère préparait le petit déjeuner dans un bruit de casseroles, je me levais pieds nus et elle râlait car le carrelage était froid, que j’allais choper la mort, alors je mettais des chaussons trop petits pour lui faire plaisir.
Le téléphone avait sonné tard cette nuit-là, mon premier mort allais-je pensé par la suite. Mais à l’instant même je ne voyais que son visage à elle danser dans les flammes, cette sorcière juvénile qui levait de temps en temps des yeux au ciel en récitant à haute voix le nom des constellations. J’ai entendu la voix de ma grand-mère implorer dieu, quelque part elle pleurait. Mon grand-père s’est précipité dans la maison, il l’a rejoint en un éclair, je me suis approché d’elle, nous nous sommes allongés dans l’herbe, elle m’a appris la grande ourse, la petite ourse et l’étoile du berger, je n’ai retenu que ça. Quand j’ai rouvert les yeux grand-père s’excusait auprès de nous, il nous fallait tous rentrer. À regrets je l’ai vu partir, elle m’a sifflé son prénom, j’ai cru que je n’allais jamais la revoir. Au fond de moi j’étais triste, à l’intérieur, la cuisine était allumée seulement par le frigo resté ouvert, ma grand-mère minuscule qui faisait ma taille à cette époque était lovée sur une chaise derrière la table immense, elle pleurait en tenant entre ses mains tremblantes la photo de son fils. J’ai demandé ce qu’il se passait, elle ne m’a rien dit. J’ai demandé à mon grand-père, il ne m’a rien dit. Je suis allé fermer le frigo, j’ai entendu leurs respirations saccadés. Pépé a allumé la lumière, une lumière crue qui déformait les visages, les transformant en monstres inhumains, le visage de mémé tristement allongé par la douleur, je n’ai su que plus tard comment était mort mon oncle, alors qu’il faisait de l’escalade, la corde avait lâchée, il avait chuté dans les ténèbres une bonne centaine de mètres. Le choc l’avait tué, non la chute. D’autres alpinistes l’avaient trouvé là par mégarde, suspendu à sa corde, ils avaient pensé à un suicide, ce qui était fréquent chez les passionnés de l’escalade où la corde a une attention particulière de vie et de mort, mais par la suite ils avaient compris que ce n’était en rien un suicide. Cette nuit-là je l’ai passée à l’étage, le lendemain maman est venue me chercher, nous sommes passés par la maison de mon oncle et il était là, dans son bel habit du dimanche, endormi, paisible, heureux. Il ne laissait derrière lui aucune famille. Il avait le sourire d’un ange. Maman avait tenue sa main de longs instants en sanglotant mais moi je ne savais pas comment réagir. J’ai pris place sur une chaise alors, j’ai attendu, peut-être même ai-je pensé à S., je ne me souviens plus.

3. En grattant la terre derrière notre jardin j’ai remarqué une drôle de forme. J’étais enfant, ce que je raconte est écrit bien plus tard dans ma vie d’adulte. J’ai découvert le trésor enfoui dans la terre d’un enfant de mon âge qui avait voulu correspondre avec son futur. Ils vivaient là avant, papa disait que ça datait d’une centaine d’années avant nous. Le père et la mère se voyait maudit, l’enfant avait pris la précaution de conjurer le sort en enfouissant ce triste présage dans la terre pour les générations à venir. Il avait joint des photos avec des pièces en or. Ses parents avaient perdus des êtres chers, les uns après les autres, sans aucune explication. Ça me faisait froid dans le dos quand j’étais adolescent de savoir que dans ma maison la mort avait pris une dimension dramatique. Des fantômes erraient alors en permanence dans la maison, je m’imaginais leur mort, il y avait la mère et le père qui s’étaient suicidés en dernier en s’empoisonnant, le fils qui s’était pendu, les enfants mort-nés, j’en comptais dix-huit, la tante morte dans son sommeil d’une maladie incurable et inconnue, l’oncle qui s’était fait avoir dans un duel puis avait agonisé des jours durant en hurlant à travers les murs le prénom de sa femme. Leur fils était parti à la guerre, il avait été décapité par un éclat d’obus, c’était le soldat sans tête qui errait de ci de là, sa sœur s’était, quand à elle, noyée dans le lac derrière la maison qui s’était asséché avec le temps. Bien sûr rien de tout ça n’était vrai, c’était sans doute une histoire destinée à nous avertir de ne pas être incrédule, que les fantômes et les malédictions ça n’existait pas. Pépé m’avait dit qu’en haute-savoie c’était courant de croiser ce genre d’objet dans la terre car ça nous effrayait assez pour nous repentir auprès de notre seigneur Jésus-Christ. Je n’ai jamais cru en dieu, l’Abbé Dominique était un pervers sans nom au visage niais, il ne nous a jamais touché, il ne nous désirait pas, son truc à lui c’était d’aller voir les hommes à la piscine, de les observer prendre leur douche, de crever de désir pour eux. Je l’avais surpris une fois observer la scène attentivement à la fenêtre des douches en se masturbant. Vous pouvez donc comprendre que je n’ai jamais cru en quoi que ce soit de biblique, le petit Jésus n’avait rien d’un seigneur et son troupeau n’était composé que de grisonnantes personnes perdant la boule. Rien dans les textes catholiques ne pouvait me rapprocher de lui, bien sûr je n’avais rien contre les croyants, mais ce n’était définitivement pas ma came.

4. À six ans je me suis cassé la jambe, je ne m’en suis jamais remis. C’est aussi pourquoi je n’ai jamais aimé le ski. J’ai fait ce qu’on a appelé par la suite un soleil en heurtant un surfeur qui croisait la piste. Triple fracture mal soignée, je boîte encore, j’ai une jambe plus courte que l’autre, mon dos me fait mal parfois, les soirs trop humides je ressens dans ma jambe droite une plaie de douze centimètres au moins qui n’existe pas. Cette douleur fantôme me poursuivra jusque dans ma tombe.

5. La deuxième fois que j’ai vu S. j’avais grandi de quelques pouces, c’était la moitié de ma scolarité collégienne, le temps était pourri, il neigeait énormément, j’avais froid et faim. Je vivais chez maman, avec papa ils étaient en froid. Nous n’avions plus d’argent car ma mère avait perdu son emploi. On mangeait des pâtes sans saveur, on perdait le goût de s’amuser, ma sœur n’était jamais là, toujours chez les autres, toujours invitée, elle ne manquait de rien. S. était arrivée devant la maison par erreur. Je l’avais reconnue, timidement je l’avais invitée à entrer, ma mère n’était pas à la maison. Midi sonnant, je l’ai proposé de manger des pâtes, je n’avais rien d’autre dans le frigo. Elle s’est amusée que j’ai si peu, elle a sorti un sandwich de son sac qu’elle a partagé en deux puis, une fois nos assiettes finies, j’ai fait la vaisselle. Elle a voulu se brosser les dents, je lui ai indiqué la salle-de-bain. Elle a vu que j’avais une baignoire, son visage radieux s’est illuminé, elle m’a demandé si elle pouvait prendre un bain car elle n’avait qu’une douche. « avant, on avait une baignoire, disait-elle, mais maintenant papa l’a remplacé par une douche, et les bains ça me manque, tu peux pas savoir! »
J’ai sorti une serviette et un gant du placard, elle commençait à enlever son pantalon et son t-shirt sans aucune gêne, je me suis mis à rougir, j’ai tourné la tête, je me suis dépêché de fermer la porte. Mes mains sont devenues moites, j’ai repensé à ses seins entraperçus, j’ai tenté de me concentrer sur la télé que le temps faisait vaciller, mon pouls s’accélérait, le temps s’allongeait, il me semblait qu’elle n’allait jamais sortir de là. Elle m’est apparue nue sous sa serviette quelques temps plus tard, ses cheveux mouillés frisaient, elle n’aimait pas ça, moi je trouvais ça mignon, ma main se perdait dans son peignoir alors qu’elle se lovait près de moi sur le canapé du salon, j’avais mes doigts entre ses chairs, je tentais de me rappeler comment on devait faire mais de ce que j’en avais vu sur du papier il y’avait une différence énorme.
- Je n’ai jamais fait ça… chuchota-t-elle.
Elle ajouta qu’avec moi elle voulait bien essayé. Je me suis déshabillé, mon sexe grossissait, j’étais au milieu d’elle, sur elle, puis, enfin, dans elle. Timidement, gauchement, en soufflant comme un phoque et elle gémissait en m’embrassant. Une fois finie cette histoire-là elle m’embrassa sur la joue, s’en alla, je m’imaginais alors ne plus jamais la revoir en remerciant le hasard de l’avoir placée là devant ma porte afin de perdre ma virginité par temps de neige. Elle revint à ma plus grande surprise le lendemain matin, puis le surlendemain, et le jour d’après. On faisait l’amour, je me couchais en elle, je l’imprégnais de mon monde de temps en temps quand je lui parlais des livres que je lisais, des films que je voyais, et on recommençait. Parfois on allait au cinéma, des fois on se retrouvait au restaurant, dans des bowlings, des bars par la suite, d’autres lieux se succédaient, dans des fêtes informelles, des endroits où les gens nous prenaient en photo lors de soirées passées à s’embrasser, liés l’un à l’autre. J’ai vécu quatre ans de ma vie avec elle, jusqu’à mes dix-neuf ans précisément. Elle était repartie de ma vie par le hasard également, en me trompant aussi, sans doute, me laissant seul avec la plaie au ventre, à l’agonie dans un monde que je ne comprenais plus, la veille de ma demande de fiançailles.

5. J’ai revu Mathilde après notre séparation, je venais d’avoir le permis, j’étais reparti voir la mer. J’étais un chien fou, un loup solitaire que la vie avait renforcé. Le long de la voie de sécurité la plage n’avait pas changée. Jules était toujours là dans son moulin, papa n’avait pas pu venir, j’avais le sentiment de le trahir par ce geste, mais bon, on passe notre temps à faire souffrir nos parents sans s’en rendre compte. Jules avait vieilli un peu plus, mais il me parla comme si on venait de se voir la veille. Rien n’avait changé, dans mon assiette c’était la même omelette, dans le verre le même vin, dans ma main la même cigarette, sur la plage la même femme qui me salua étrangement en levant un sourcil. J’ai pris place à ses côtés, elle lisait le même livre que l’an passé. Soudainement elle me reconnu, t’es le mec au nom de dictateur! Fit-elle surprise. J’ai confirmé que c’était bien moi. Nous avons longuement parlé de littérature dans le vent. Les mouettes dormaient sans doute, il ne paraissait n’y avoir aucun bruit, je me suis penché sur elle, je l’ai embrassé, Mathilde m’a prévenu qu’elle voulait prendre son temps, j’ai respecté son choix. Nous nous sommes allongés dans le sable en nous tenant la main, dans le ciel on voyait les étoiles, j’ai désigné la grande ourse, la petite ourse, l’étoile du berger… elle s’est moquée de moi en rajoutant que tout le monde savait ça. Elle m’a montré Andromède, j’ai soufflé que c’était extraordinaire, elle a rajouté que les étoiles étaient toutes mortes, j’ai demandé pourquoi, elle ne m’expliqua pas, elle s’était endormie, alors j’ai fait de même. Le matin je tenais la main de son fantôme, elle avait disparue. J’avais son livre contre moi qui disait sur une page raturée que:

La vie est faite
De défaites
De petits moments
De grands instants
Et d’un grain de folie
Pour chacune de nos nuits

J’ai serré le livre contre moi, j’ai râlé en enlevant le sable qui m’emmerdait, Jules était affolé, il m’a dit que je devais rentrer absolument chez moi. J’ai demandé pourquoi, il n’a pas voulu me le dire. J’ai avalé les centaines de kilomètres nous séparant. Papa pleurait, maman aussi, ma sœur aussi, mon frère et ma belle-mère n’étaient pas là. Pépé était à l’hôpital, il n’allait pas s’en sortir. Le grand chasseur était vaincu. Il est parti sans un mot pour nous, doucement, sans douleur. Son moment était venu. J’étais gêné, je regrettais de n’avoir rien eu de mieux à lui dire pour dernières paroles que « tu veux un verre d’eau? », le temps d’aller boire un verre pour moi il n’était déjà plus là. Le temps de fermer les yeux il était déjà dans un cercueil, le temps de les rouvrir il était déjà en terre, le temps de pleurer il n’était déjà plus là. Pépé est parti dans le froid de sa montagne, dans un cimetière en pente, un jour de vent. J’aime à penser que de temps en temps chamois et cerfs viennent rendre visite à sa tombe en enlevant la mauvais herbe qui l’embête assurément, et ça doit le faire sourire.

6. Mais ce qui m’a fait mûrir s’est passé un soir de juin. Il faisait bien trop chaud dans la maison de mon père, avec mon frère on ne parlait que rarement, nous étions de deux mondes opposés. J’avais remarqué que depuis une semaine il n’allait pas bien, mais dire ce qu’il en pensait, j’étais incapable de l’expliquer. Je n’étais pas bon psychologue avec ma famille, on avait tendance à ignorer nos douleurs les uns des autres, c’était quelques mois après la mort de pépé. Mon frère ce soir-là m’avait salué, une étrange lueur dans les yeux. Il n’y avait personne dans la maison, je l’avais laissé seul. Sa petite-amie était passée, elle avait dit que ça ne servait à rien de s’accrocher, que tout était fini entre eux. Alors il avait pris la corde, il avait hissé son corps en haut d’une chaise en se pendant au lustre, en plein milieu de sa chambre en s’excusant du désordre occasionné par sa mort dans une très belle lettre dont j’ai encore un exemplaire. J’ignorais que mon frère sache si bien écrire, je le regrette encore, j’ai ajouté une nouvelle plaie à mon cœur, la troisième. Ma belle-mère ne tarda pas à le suivre, elle s’en voulait trop d’avoir ignoré la tristesse des siens, elle ne laissa aucun message, elle s’en alla en souffrant sans doute énormément dans la baignoire avec cachets, veines coupées et eau gelée. Mon père a découvert le corps, après ça il n’a plus jamais reparlé.

7. Nous avons tenté de surmonter tout ça par un noël de l’oubli cette année-là. Nous nous sommes donc tous réunis, la vieille famille, ce qu’il en restait, et la nouvelle, c’est-à-dire mon beau-frère, le prétendant de ma sœur, et ses parents. J’étais ivre de désespoir, je me suis moqué d’eux, j’ai mis en garde mon beau-frère en lui ressortant le vieux souvenir de la boîte trouvée dans la terre. Il prit cela à la légère, souriant timidement à mon taux d’alcoolémie avancée. Je désespérais tout le monde, je suis sorti par la suite en laissant seuls la famille qui restait: ma grand-mère, mon père, ma mère, ma sœur et son futur époux. J’ai pris la voiture, je voulais retrouver S., frapper à sa porte, la harceler afin de lui dire que je l’aimais. La voiture dérapa dans la neige, c’est ainsi que je suis mort, enfin je crois.
Ma sœur s’est mariée à l’été dans une ville en plaine. Il faisait bien trop chaud, sa robe était immense, je n’étais pas invité. Deux gamins prirent la succession dont j’oublie les noms, un enfant mort-né suivit, puis, ce fut terminé. Mon beau-frère commença à déprimer, ses parents se tuèrent dans un accident d’avion pour couronner le tout. Il accusa ma sœur d’être maudite, la délaissant avec ses enfants. La malédiction prit un tour encore plus inédit quand mémé perdit la vie en chutant dans les escaliers. Ma mère était avec elle, elle eût un haut-le-cœur, la surprise fut telle que sa respiration se bloqua complètement. Comme il n’y avait personne d’autre ce jour-là, ma mère suffoqua, rendant l’âme à qui elle appartenait sur le corps sans vie de sa mère.

8. Maintenant j’ai un père muet. Ma sœur déprime, elle s’occupe de ses deux enfants en prenant soin d’eux. Elle est convaincue qu’une menace plane sur eux, alors elle les surprotège. Moi, au milieu de tout ça, j’ai pris la fuite. Nous avons vendus la maison avant que je parte, on pensait que la mort ne pouvait pas nous rattraper ainsi, que la malédiction allait rester sur place. C’est ainsi que nous sommes repartis de zéro, qu’on a reconstruit nos vies en nous séparant à jamais.

9. Je n’ai pas revu mon père depuis.

10. Je n’ai pas revu ma sœur depuis.

26/11/2011

j'emmerde la répétition du cycle



C'était en hiver, il gelait encore sur les routes, Iggy Pop se faisait rare, Sarko n'était pas à la présidence et le monde allait mieux. There something inside you, it's hard to explain, crachait mon poste. Je buvais des boissons mentholées, citronnées et caféinées, j'étais fou, je fumais trop. La nuit j'étais tentée de l'appeler, de tout lui dire, cette vérité effrayante qui ne demandait qu'une chose: sortir. Mais au final non. Je raccrochais en tombant sur sa messagerie, sur sa voix enregistrée, pré-établie, post-opératoire. ça me foutait les jetons, je raccrochais en m'en grillant une dernière, ravalant les derniers sanglots longs pour que demain il n'y paraisse plus rien. Et je chantais there something inside you, but you still the same...

71. Alicante un point c'est tout


Une orange sur la table
Ta robe sur le tapis
Et toi dans mon lit
Doux présent du présent
Fraîcheur de la nuit
Chaleur de ma vie.

72. avant d'être ici



Pour rentrer dans mon oeuvre je passe d'abord par un sas, c'est un long couloir blanc et rectangulaire rempli d'images et d'informations qui débouche chez une voisine que je ne connais pas. Pour rentrer chez moi je passe en plein dans sa vie sans qu'elle ne me voit, c'est étrange, ça me donne une impression voyeuriste, pourtant j'aime ça, lire ses mots, caresser son visage du coin de mes sourcils, la voir faire l'amour textuellement en hurlant vive la liberté. Rentrer chez moi me fait alors l'effet d'un ennui soudain, l'impression de toujours être ailleurs, si vous voulez, de ne plus savoir aligner correctement mes mots car ceux de ma voisine sont encore plus magistraux. C'est un ensemble de phrases chez elle, mais de petit bout de chez d'oeuvre en petit bout on obtient une sorte d'éternité glorificatrice. Un temple qu'elle dédie en son nom en se voilant la face: "non ce n'est pas moi qui a écrit ceci, ne me jugez pas, jugez mon oeuvre si vous le souhaitez, je ne suis déjà plus des vôtres". Elle a aussi beaucoup d'amour propre, même si elle le cache, c'est ce qui fait les bons écrivains, j'en sais de source sûre que je ne peux en être un bon, je n'ai jamais su m'aimer ce n'est pas aujourd'hui que ça commencera. Bref tout ça comme un plaidoyer à l'abandon, une manière de dire oubliez-moi, ne me lisez pas, lisez les autres plutôt que moi, ils ont infiniment de talents car là où ils écrivent des temples je batis moi ma propre guillotine, chacun à le talent qui lui est dû. à votre bon coeur m'ssieurs dames.

18/11/2011

73. c'est passé encore une fois par là



Il y avait ces yeux en amande couleur d'oubli, son visage était fin, les cheveux d'un noir de jais, elle avait les lèvres charnues, ne rangeait jamais sa chambre, dans sa bibliothèque il y avait deux volumes d'Anne Rice, la partie d'une montre, le jour où j'ai mangé mon père et autres péripéties. On écoutait des airs à la mode que je peinais à digérer, elle branchait la radio sur du rap quand nous faisions l'amour, elle me cachait de son père sous ses propres draps, il s'énervait de la voir ainsi, il avait vu clair dans son jeu, il m'avait peut-être reconnu sous les vêtements qu'elle avait réuni sur le lit pour me cacher de lui, mais elle ne tenait pas plus que ça à l'affrontement. J'avais une furieuse envie de vivre ma vie avec elle, de l'emmener danser, de lui raconter tous les romans à l'eau de rose que je connaissais sur le bout des doigts, je voulais la faire boire des vins si onéreux qu'un riche aurait eu peur à la vue de la note, je désirais plus que tout l'entraîner là où j'allais, c'est à dire à me tenir debout sur un seul pied en suspension au-dessus de la limite extrème du monde. Après il n'y a plus rien, rien que le néant, et nos étranges.

25/10/2011

74. ne porte pas ton attention sur la fille en rouge



Il y avait les messages, les zig et les zog, ne tentent plus rien mon amour, gardons l'attention sur ce film de trois heures remplis de silence, à baver sur l'épaule de H. pendant que je songeais aux derniers mots de l'autre. N'oublions pas les romans, à lire, ceux que j'ai écris ont fini à la poubelle malencontreusement, un million de mots effacés comme ça. Tes mains dans tes cheveux, tu dansais admirablement bien. Et les physalis dans mes pommes, tu les as vu mes physalis? N'inventons plus la poudre d'escampette ni les faux semblants, il y 'a des routes, il y'a des musées, tout ça pour toi, tout ça pour moi, le sénat, la splendeur, les hémicycles en flammes! Tu ploies sous ton propre poids, c'est charmant, je m'excuse, je déraille, il est de toute première instance que nous nous laissons vivre. Il ya des bordels. On le doit aux premiers. Nul ici n'aura le courage de m'affronter. Nul n'aura le courage d'une courtisane! Et on ne s'aime plus, tu vois, c'est la fin des temps, de notre temps, des pensées qui galopent sur les murs, des mots qui n'ont plus de sens, des petits bouts phrases en rien du tout, des gendarmes qu'on a plastifié noir sur blanc, mais attention... La vie est avant. La vie est après. Ensemençons les réclames, répondons de nos crimes, parjurons-nous dans la boue rien que pour tes beaux yeux. Ma chérie, pour toi je serai oiseau de proie pie moqueuse rhinocéros ou Barbatruc, endimanchons-nous, prenons-nous de haut. Eliminons nos idées reçues, reprenons nos chignoles nos fermes nos cars, méprisons-nous à l'envie des en veux-tu en voilà des bam et des bim et des zang, je viendrai demain matin aux premières heures. Notons que j'écrirais des romans de pages blanches, que je n'y arriverai pas, qu'il me faudra de nouveaux préceptes familiers pour en arriver là. Tuons-nous à la tâche, intentionnellement.

08/10/2011

75. ceinture de sécurité, Raymond Devos



Mesdames et messieurs je ne voudrais pas vous affoler mais des fous il y en a !
Dans la rue on en côtoie ...
Récemment, je rencontre un monsieur.
Il portait sa voiture en bandoulière !
Il me dit
"Vous ne savez pas comment on détache cette ceinture?"
Je lui dis :
"Dites-moi ! Lorsque que vous l'avez bouclée, est-ce que vous avez entendu un petit déclic? "
Il me dit :
"Oui, dans ma tête ! "
Je me dis : "Ce type, il est fou à lier ! "
J'ai eu envie de le ceinturer ...
mais quand j'ai vu que sa ceinture était noire ...
je l'ai bouclée !!!

76. ending


C’est à 19h40 un soir de décembre que l’événement du siècle est survenu. Je me trouvais dans ma salle de bain entrain de me nettoyer. J’ai entendu un léger clic, toutes les lumières de la maison ont vacillées. J’ai immédiatement pensé à ma femme en imaginant le pire scénario imaginable. Se pouvait-elle qu’elle soit tombée sous les roues d’un camion? J’ai pris mon téléphone portable dans le noir, j’ai attendu un peu qu’un nouveau clignotement s’offre à moi pour paniquer. Pour toute réponse, la maison qui se voulait silencieuse me répondit par le vrombissement de la machine à laver le linge dans le cellier ainsi que celle lavant la vaisselle dans la cuisine. Le ronronnement régulier de mon ordinateur s’est fait entendre aussi, d’une manière surnaturelle. D’habitude je ne l’entendais pas. Le portable en main, les mains trempées, j’ai songé que je pourrais électrocuté l’appareil ainsi, repensant alors aux mises en garde qu’on nous enseigne depuis l’enfance. J’ai reposé le portable sur la commode à ma gauche et j’ai attendu une nouvelle secousse. J’étais habitué aux coupures de courant, aussi, j’étais né en montagne. Dans mon enfance il était fréquent de passer quelques temps, voir une journée entière au maximum, coupé de l’électricité. Aussi, je n’ai pas eu peur, ma crainte était tournée vers mon épouse, je me suis souvenu qu’aujourd’hui elle prenait l’avion à 19h. Il serait encore temps pour moi de l’avoir au téléphone, ai-je songé, les ondes du téléphone doivent bien aller dans les airs même si elles sont dépourvues d’ailes. À cet instant précis, la lumière vacilla de nouveau, j’étais toujours dans mon bain, la dernière vision que j’ai eu fut celle de mes jambes dans l’eau, des volutes de fumée s’échappant de l’eau chaude, de la lumière rassurante qui jaunissait les carreaux de faïence avec un style à l’ancienne. Cette fois-ci l’appartement se plongea dans le noir intégralement. Ma salle de bain ne disposant d’aucune fenêtre, j’ai cherché dans le noir du bout du bras ma serviette au cas où je devais sortir. Les machines furent coupées net, dans la cage d’escalier j’entendais une sorte d’agitation de voisinage auquel je ne prêta aucune attention. Ça dévalait les escaliers à toute hâte, ça hurlait, un enfant gémissait. Les pas pressés se perdirent vite en dehors des escaliers puis en-dehors du bâtiment, bien loin de mes capacités auditives. Je me suis rassuré en me rallongeant dans le bain, en grand crétin que j’étais je me suis dit que ça allait sûrement se remettre, et puis après tout il ne me restait plus qu’une barre de batterie sur le téléphone, pas la peine de l’user en criant au loup. Ma femme devait sûrement siffler une coupe de champagne en compagnie de son employeur pour fêter le nouveau contrat qu’ils venaient de signer pour dieu seul sait où. Les minutes s’écoulèrent, je risquais ma batterie en regardant l’heure, il était 19h52. J’étais un accro à l’heure, je tenais ça de mon père qui avait fait le chauffeur de taxi toute sa vie durant avant de mourir d’une pneumonie lors de sa première semaine de retraite. J’ai toujours pensé que le virus s’était transmis à son enterrement lorsque ma mère me remit la montre paternelle, mais depuis peu j’ai aperçu de vieille photo où je me revois enfant jouant à regarder l’heure. Souriant à mes rêveries, je suis sorti de mon bain. Dans le noir complet j’ai attrapé une serviette que j’ai enroulé autour de ma taille. J’ai pris mon téléphone, en constatant qu’en plus de toutes les pièces de la maison plongées dans le noir, le quartier semblait s’agiter aussi dans le même état. Mon cœur fit un bond, je suis parti à la recherche d’une bougie posée sur ma table de chevet qu’Hélène, c’est-à-dire ma femme, m’avait offert lors d’un anniversaire. Je l’ai allumé puis je suis parti à la recherche d’autres bougies. Le bâtiment était anormalement calme. La lumière surnaturelle de mon ordinateur luisait au salon d’une manière spectrale. Je suis allé jusque dans ma cuisine, de là je me suis penché sur le balcon, j’étais toujours en serviette de bain et de ce point de vue je voyais le quartier plongé dans le noir mais la ville était encore allumée. Calmement je suis parti en chasse d’éventuelles bougies et sources lumineuses, j’ai ramené le tout au centre de la maison, dans le couloir, j’ai posé ça à même le sol, et cette fois j’ai écouté sans pudeur d’autres voisins que je peinais à identifier. Parmi eux un bébé pleurait, un homme d’un certain âge hurlait plus fort encore d’éviter le centre-ville, que c’était la débandade. La voix d’un jeune homme émit un d’accord diablement auditif, j’entendis démarrer puis les voitures s’éloigner au plus bas dans la cour. Craignant de passer pour un fou, je n’osais pas m’aventurer à nouveau sur le balcon pour demander le pourquoi du comment vêtu seulement d’une serviette de bain. Je suis allé m’habiller, mais dans l’appartement, j’ai constaté qu’il régnait une ambiance inhabituelle. Quelque chose grondait dans un coin, un ronflement régulier comme un train revenu au pas de charge. J’ai pointé un briquet dans la direction, Méphisto, mon chat, me dévisagea calmement en continuant de ronronner. Je ne m’étais jamais rendu compte à ce jour qu’un animal si petit pouvait faire autant de bruit. Un déclic nouveau se fit entendre, plusieurs bip sonores sonnèrent dans la maison pour signaler l’électricité revenue par deux fois. Les lumières clignotèrent donc deux fois. Je me suis débarrassé de ma serviette, craignant d’être vu j’ai traversé l’appartement au pas de course. Je me suis senti ridicule au retour dans ma chambre en réalisant que plongé dans l’ombre personne ne pouvait me voir à moins d’être muni de très bons yeux. En face de moi, le bâtiment de l’école municipale était dans le noir également, je ne réalise à présent que maintenant que même les bornes d’urgence ne clignotaient pas.
J’ai donc enfilé des vêtements de tous les jours, un boxer, un jean, un t-shirt, une paire de chaussettes, un sweat, et calmement j’ai enfilé mes chaussures. J’ai noué les lacets, je me suis relevé de l’endroit où j’avais pris place et je suis descendu faire mon curieux, craignant de n’être pas le seul, mais on ne sait jamais, de l’aide peut parfois être la bienvenue. Je me suis dirigé à tâtons dans la cage d’escalier, j’ai failli trébucher plusieurs fois en enviant les aveugles qui eux sauraient faire face à ce genre de situation. Arrivé en bas de l’escalier, au rez-de-chaussée, j’ai soufflé un peu. J’ai aperçu une lueur rougeoyante à mes yeux, un petit point se baladant dans le noir, et l’épaisse odeur de fumée d’une cigarette. J’ai toussé un peu, il s’agissait de Madie, l’habitante du troisième, elle était un peu naïve, ne parlait pas beaucoup si ce n’est pour râler. Ce personnage étrange était la bête noire de l’immeuble. Je dois dire pour ma part que, bien que ne lui ayant jamais parlé, j’avais par concupiscence pris le parti des autres.
- Vous n’êtes pas parti avec les autres? M’a-t-elle demandé.
J’ai signé de la tête que non, mais pouvait-elle seulement percevoir ma réponse? Je me suis empressé d’atteindre la porte de sortie que quelqu’un avait dû briser par manque de temps vu qu’il s’agissait là d’une ouverture électrique. J’ai souhaité à Madie la bonne soirée et je suis sorti. Dehors le froid me cinglait le visage, je n’avais pas pris de veste. J’ai remonté le col du mieux que je pouvais et, les poings au fond des poches je me suis hâté d’atteindre le cabanon du réseau électrique de tout le bloc. Un type que je ne connaissais pas fourrait déjà son nez dans tous les câbles, j’ai pris peur en le voyant qu’un détraqué s’amuse à couper les câbles pour emmerder son monde en plein hiver. Habitant non loin d’un hôpital psychiatrique des cas de ce genre étaient fréquents. Marguerite, la voisine d’en-face, en avait fait les frais un matin avec un fou qui lui avait repeint sa pelouse en rose et uriné sous sa véranda pour finir par déféquer sur son paillasson. Mais le brave type était bien électricien. Il se prenait la tête entre des montagnes de schémas qui ne voulaient rien dire et Fred qui était en outre le gardien de l’immeuble qui, caché dans un coin, lui tenait la lampe de poche à niveau afin qu’ils puissent tous deux lire dans le noir. J’ai demandé s’ils avaient besoin d’aide. Tous deux me firent des yeux ronds. Fred fut le premier à me dire que non, et l’électricien me remercia. Ils semblaient médusés, sans doute leur avais-je fait peur. Une voiture dehors dans la rue déboula à toute vitesse, d’un coup nous entendîmes tous les trois la détonation du véhicule qui rentra dans un lampadaire. Le jeune homme sorti de sa voiture, j’accourus pour lui venir en aide, il était sonné. Le vent redoubla d’intensité, le goudron s’était transformé en une véritable patinoire, et tant bien que mal nous revînmes à l’entrée de mon bâtiment en oubliant le véhicule dont les feux étaient la seule source lumineuse du quartier. La lumière revint à ma montre à 20h31. J’ai été d’abord surpris par le carrelage, il avait gelé. Ce genre de choses n’arrivait jamais. J’ai installé le chauffeur assis en-dessous des boîtes aux lettres derrière la porte, c’était le seul endroit près du chauffage. Il se tenait le bras, il était secoué. Il écarquillait les yeux de temps en temps en se demandant où diable il se trouvait, ou alors était-ce maladif chez lui. Madie n’était plus là, mais l’odeur de sa cigarette envahissait encore l’atmosphère. Une congère s’était formée contre la deuxième porte d’entrée, elle paraissait plus épaisse encore que ce que je pourrais imaginer dans pareil cas. Une autre voiture glissa pour venir s’encastrer dans l’autre. Nous entendîmes tous deux, le chauffeur et moi, le choc de la tôle contre la tôle. Le chauffeur leva les yeux au ciel, jusque là nous n’avions pas parlés tous les deux: « oh putain » lâcha-t-il. Cette route est maudite, ajouta-t-il. Il se releva d’un bond. Je lui ai conseillé qu’il aurait mieux fallu qu’il reste au chaud. Le jeune homme se moqua de moi.
- Touchez-le donc, votre radiateur. Il est gelé!
Et en effet, il était gelé. Le vent dehors redoubla d’intensité. Nous sortîmes tous deux, mais il me semblait qu’il faisait plus froid encore qu’avant. Je grelottais. L’autre voiture, la deuxième, était conduite par une jeune femme et sa fille en bas-âge. Nous dépêchâmes de la sortir de là, mais pour se faire on dû pousser l’autre voiture au maximum de ce qu’on pouvait sur le côté, une portière ayant taper contre, elle était impossible d’ouvrir. La chance revenait à ce que l’autre, se trouvant côté conducteur et contre la première voiture accidentée, ne fut pas endommagée. Tant bien que mal, les deux femmes sortirent de la voiture. On regagna tous ensemble le bâtiment. Le vent cinglant mon visage, j’avais l’impression que des lames de rasoirs me striaient les joues quand à mes mains je ne les sentais plus. Je me suis présenté, John, les autres en firent de même. Le jeune homme s’appelait Sayid et la femme s’appelait Claire. La petite s’appelait Eva. Fred vint se réchauffer dans le hall d’entrée lorsque la lumière coupa à nouveau. Il avait les cheveux gelés.
- les câbles ont tous gelés. C’est impossible de remettre l’électricité en route. Je suis navré, j’ai fait du mieux que je pouvais, Simon aussi.
J’ai passé une main sur son épaule qui se voulait rassurante:
- ne t’inquiètes pas, tu a fait de ton mieux. Ai-je tenté d’avancer.
Mais ses yeux se détachèrent de moi, il lâcha mon bras pour aller se présenter aux autres. Je proposais à tous de monter chez moi pour se réchauffer, l’épaule de Sayid semblait aller mieux et nous étions gelés à attendre contre la porte. Ils me suivirent donc, Fred me prêtant sa lampe de poche pour ouvrir le passage. Arrivé à la maison, j’installais mes hôtes au salon et regagnais les autres pièces pour rassembler quelques bougies devant eux. Fred m’aida à aller chercher de quoi boire dans la cuisine, ce fût lui qui vit le premier la chose. Il avait la bouche bée, il me montra du doigt la ville que l’on voyait à travers les fenêtre, mais je n’avais pas besoin de la voir pour comprendre à l’obscurité grandissante ce qui se passait. Et lentement, quartier après quartier, la ville sombra dans le noir.

77. en annexe



La vieille Europe se meurt. Les bombes éclatent de partout, la guerre, le sang, les cadavres amoncelés dans les rues sur l’autel de la mort et de la destruction ont eu raison de plusieurs milliers d’années. La terre se meurt, dans les tranchées on s’apprête à fêter Noël au sein des vallées profondes ou plates qui peuvent encore se le permettre: ce sont-là les dignitaires de la destruction qui se croient encore en force. Ils ont un aigle doré pour les protéger, un petit homme semblable au diable pour certain, un sauveur pour d’autre, qui s’énerve à la moindre bourrasque. Le champagne coule à flots, les jolies filles vont du côté des vainqueurs, et vainqueurs ce soir ils le sont. Sur la carte du monde, une croix tordue étend ses bras de fer partout sur le continent européen, un peu plus ailleurs, à petits pas, on chuchote que la Russie demeurera rebelle encore cette année, le grand Napoléon n’a pas pu, le petit diable ne passera pas non plus. Pas grave, ce sera pour plus tard, quand la bombe atomique sera là, un savant n’est pas loin d’en trouver la formule.
Après la première guerre en est venue d’autres, nous étions européens, les soldats se battaient pour le peuple, dans les tranchées le sang coulait des deux camps mais jamais ne gagna autant les villes par la suite quand on remit le couvert. À la grande table des nations on pleurait aussi la guerre en Espagne, les défigurés de la guerre que les bombes n’avaient pas épargnés, la Chine ou encore la Pologne. Dans les rues un petit homme prenait la parole, montée en puissance du mal dans toute sa splendeur malgré un putsch raté et quelques années de prison. Le petit homme devenu chandelier inonda l’Allemagne de son Mein Kampf afin de se mettre le peuple dans la poche. C’est qu’après la guerre on mourait encore de faim, les hommes n’étaient plus des hommes, on reconstruisait trop lentement des pays en ruine. Entre deux guerres, les pays se méfient les uns des autres, on pense militaire, on envisage d’autres territoires pour assurer un avenir digne de ce nom. Le monde se transforme en poudrière prête à exploser, sur son grand tremplin royal, Adolf Hitler, ce petit homme, va enflammer le monde.
L’Italie et le Japon se rejoignent à l’Allemagne nazie, les drapeaux rouges à la svatsvika fleurissent bon marché, un aigle déploie ses ailes sur le vieux monde. Viendront ensuite la Hongrie, la Roumanie, la Yougoslavie et la Bulgarie de se lier à l’Allemagne. La Pologne prend les armes, se défend du mieux qu’elle peut puis perd. C’est l’entrée en guerre de la France et de la Grande-Bretagne. Suivront colonies et dominions à leurs côtés.

En 1940 l’Allemagne envahit le Danemark et la Norvège. La France aussi se retrouve occupée. Les îles britanniques deviennent alors le point d’hébergement des gouvernements tombés restés invaincus. En 1941 l’attaque sur Pearl Harbor par le Japon fait entrer les Etats-Unis dans la course en tant qu’ennemis du Japon et donc des forces de l’Axe. La République de Chine se range alors du côté des alliés ainsi que de nombreux pays d’Amérique Latine puis l’empire colonial français.

L’Italie se retourne contre l’Allemagne en 1943, Hitler envahit la péninsule occupée jusqu’à Naples.
La Hongrie tentera de se rebeller, sans succès, elle sera occupée par les forces nazies en 1944. Cette même année la Roumanie occupée par l’Armée Rouge rompt l’alliance avec l’Allemagne. La Bulgarie change aussi de camp ainsi que la Finlande.

L’URSS dans tout ça n’a pas su sur quel pied danser. Lorsque le pays attaque la Pologne en 1939, l’URSS semble dans le même camp que l’Allemagne. Même chose quand l’armée attaque la Finlande cette même année. Staline fournira pétrole, matières premières et communistes allemands réfugiés en URSS. C’est en 1941 que Staline changera son fusil d’épaule lorsque l’Allemagne tentera d’envahir la Russie sans succès. Le coût de ce retournement sera sans précédent, c’est l’Armée Rouge qui réglera son sort au deux tiers de la Wehrmacht en mettant hors de combat 85% des soldats.

Peu à peu, les alliés marchent sur Berlin.

Si la première guerre mondiale est restée militaire, la seconde sera celle des peuples entiers jouant le rôle d’acteurs avec les réseaux de Résistance entre autres tels que nous les connaissons de nos jours. N’oublions pas aussi les pirates Edelweiss, résistants allemands qui l’ont payé de leur vie.